Aller au contenu principal

Saison théâtrale : faut-il “s’emparer” des œuvres ?

5 min de lecture
"À la croisée du langage militant et des formules de la communication culturelle, les présentations des spectacles peinent à donner envie de s’unir au public visé", dénonce Henri Quantin.

Crédit : Aleteia

"À la croisée du langage militant et des formules de la communication culturelle, les présentations des spectacles peinent à donner envie de s’unir au public visé", dénonce Henri Quantin.

C’est désormais tendance : on ne sert plus une œuvre, on "s’en empare". Il ne s’agit plus de défendre un texte, mais d’imposer ses certitudes, dénonce l’écrivain Henri Quantin. 

Partager sur :

Chaque année, le mois de septembre ramène à la lecture d’une prose assez particulière, celle des programmes de saisons théâtrales. À la croisée du langage militant et des formules de la communication culturelle, les présentations des spectacles peinent à donner envie de s’unir au public visé. Certaines ont même tout du repoussoir involontaire. Le lecteur, partagé entre agacement, sourire en coin et indifférence polie, finit par ne plus réagir devant ces courts textes qui tentent de convaincre qu’il s’agit de spectacle vivant.

L’appartenance aux bons combats 

Vivant ? Le langage ne l’est plus guère, quand quelques mots, toujours les mêmes, ne sont là que comme signe de l’appartenance aux bons combats : "racisme systémique", "domination masculine", "émancipation féminine", "patriarcat"... Quand les mêmes termes reviennent pour une adaptation scénique de L’Événement d’Annie Ernaux et une mise en scène des Femmes savantes de Molière, on peut se demander si les œuvres ont encore leur mot à dire. Les hommes contre les femmes, dans Les Femmes savantes ? Relisez seulement la scène d’exposition entre les deux sœurs, Armande et Henriette, et vous aurez un peu de mal à tout ramener à la guerre des sexes ou à la "sororité".

Pour qui met en scène les classiques, il est vrai qu’un mot s’impose désormais : s’en emparer ! Cela ne vaut d’ailleurs pas qu’au théâtre ; on ne compte plus les cinéastes qui "s’emparent" d’un sujet de société ou les hommes politiques qui clament qu’il est temps de "s’emparer" d’un problème urgent. Un jeu de mots facile suggère même que tous ces gens ne s’emparent d’une chose que pour s’en parer.

u0022Dans une version tout terrainu0022 

Naguère, il s’agissait de "dépoussiérer" les classiques, mais le mot semble avoir fait son temps. On ne le regrette pas, tant il supposait naïvement qu’une pièce pourrait être rendue à sa fraîcheur originelle d’un simple coup de plumeau. C’était ignorer que le temps fait son œuvre, qu’on le veuille ou non : à chacun, ensuite, d’y voir une patine pleine de charme ou une rouille qui ronge inéluctablement.

Vouloir s’emparer des classiques ne nous semble toutefois pas beaucoup plus heureux que rêver de les dépoussiérer. Feuilletons un programme de saison presque au hasard. En terre shakespearienne, l’un "s’empare à nouveau d’Hamlet dans une version tout terrain", tandis qu’une autre "s’empare de Mesure sur Mesure". Passant de ce côté de la Manche, la même "s’empare de la Folle journée ou le Mariage de Figaro avec une jeune troupe pleine d’allant qui fait mordre la poussière aux héritages patriarcaux et privilèges de la bourgeoisie". Des bourgeois privilégiés, dans le monde aristocratique du comte et de la comtesse Almaviva ? Voilà un scoop apte à révolutionner l’Histoire.

Comme en terrain conquis

Devant tous ceux qui se parent et s’emparent, on songe à l’utile distinction de Jacques Copeau, grand rénovateur de la scène du XXe siècle sur le "tréteau nu" du Vieux-Colombier : face à un grand texte, la bonne question n’est pas "qu’est-ce que je vais faire de lui, mais qu’est-ce qu’il va faire de moi ?" On actualiserait volontiers la mise en garde, en reprenant le mot à la mode : non pas s’emparer du classique, mais laisser le classique s’emparer de moi. Cela vaut sûrement aussi pour l’Écriture sainte...

À défaut d’accepter un tel renversement — plus "dérangeant" que celui qui consiste à imposer nos certitudes à tous les textes qui ont le malheur de tomber entre nos mains —, on peut au moins se souvenir de la leçon que l’étymologie du verbe "s’emparer" nous donne. Le verbe "emparer", en effet, a d’abord signifié "protéger, défendre". S’emparer d’une œuvre pour la défendre contre les contresens faciles, les appropriations indues et les rétrécissements nombrilistes, excellente idée ! Le médiéviste Jean Guiraud explique à merveille l’ambivalence du verbe "emparer", notion clé dans la société féodale : "Fortifier un lieu et le défendre est, par là même, revendiquer et s’assurer la propriété de la terre et le contrôle des habitants." Cela fait que, sous sa forme pronominale, le verbe prendra le sens de "se rendre maître de quelque chose" et, au sens figuré à partir du XVIIe siècle, "exercer une domination entière (sur un esprit, une personne)". Est-il besoin d’expliciter le rapprochement avec les œuvres classiques, quand des metteurs en scène prétendent s’y installer comme en terrain conquis ?

Défendre sans se rendre maître

Vertigineux glissement lexical, qui vaut à lui seul bien des appels à la prudence ou des leçons d’humilité : quiconque entre dans un lieu est tenté d’y prendre ses aises et de se rêver propriétaire tout-puissant, s’octroyant le droit d’user et d’abuser. À l’inverse, défendre sans se rendre maître pourrait bien être la formule du plus juste rapport aux œuvres, aux autres et, bien sûr, à la Vérité.