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La poésie de l’automne, saison du dépouillement

8 min de lecture
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Crédit : Kunsthistorisches Museum

Pieter Bruegel le Vieux, Le retour du troupeau (automne), Vienne, Kunsthistorisches Museum.

Sous les couleurs chatoyantes des feuilles qui tombent, les poètes chantent la saison qui nous apprend le dépouillement. La nature en agonie est la marque de notre finitude.

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Tout poète chante les saisons, et l’automne ne fait pas défaut, inspirant peut-être encore davantage que ces trois autres sœurs. Chacun connaît par cœur au moins les premiers vers de Verlaine, si célèbres : "Les sanglots longs / Des violons / De l'automne / Blessent mon cœur / D'une langueur / Monotone." Certes, le ton n’invite guère à la joie car le poète est ballotté par la bise automnale. L’avenir n’est guère radieux pour cette saison qui s’avance vers l’hiver. 

Le temps des regrets ?

L’automne est mal-aimée car elle chasse l’été, pas à pas, de façon assez furtive et elle ne promet que l’âpreté des nuits sans fin et des jours glaciaux. Serait-elle le moment des regrets alors que la fugacité des choses renvoie à un passé chargé de joie et porteur de lumière, celle qui enveloppe la nature et les êtres durant l’été, été de la création et été de nos existences humaines ? 

"Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure // Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte."
(Poèmes saturniens, "Chanson d’automne") 

Aucune saison plus que l’automne ne s’introduit aussi subrepticement. Déjà, au cœur de l’été, les premières feuilles se dessèchent et s’envolent, laissant présager une lente décrépitude, à l’image de notre vie qui, rapidement, n’est plus portée par l’élan du printemps et qui s’étiole en prenant son temps. Charles Baudelaire a cette belle formule : "L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient" (Les fleurs du mal, "Le crépuscule du matin").

Une nature en agonie

Telle est l’impression qui nous habite alors que les premiers nuages s’amoncellent dans le ciel bleu de l’été. L’automne est la saison qui arrache de nos mains et de nos cœurs tout ce que nous pensions avoir rassemblé à jamais durant les beaux jours. L’automne, si brutal dans la nature, ne nous fait pas plus quartier, coupant sans hésitation ce qui nous était précieux, ce qui avait constitué une joie passagère. Aussi est-il le plus à même pour nous apprendre ce qu’est le détachement vis-à-vis des choses et des êtres lorsque, pas à pas, nous avançons vers le grand âge ou bien lorsque nous sommes soudain cloués par une épreuve terrible qui nous secoue comme les arbres déplumés. L’automne semble jouer avec nos nerfs car elle dépossède tout en feignant, par de brèves incursions, nous laisser maîtres de nos pauvres trésors estivaux. 

Philippe Jaccottet est, par excellence, le poète de l’automne, d’une nature sans cesse en agonie et pourtant résistante. Il décrit la lutte menée en ces jours où meurt l’été dans le giron de l’automne, longue suite de défaites et de minuscules victoires pour survivre : 

"En bas s'amasse l'épaisseur des morts anciens,
la précipitation de la poussière jadis claire,
la pétrification des papillons et des essaims,
en bas le cimetière de la graine et de la pierre,
les assises de nos amours, de nos regards et de nos plaintes,
le lit profond dont s'éloigne au soir toute crainte.
Plus haut tremble ce qui résiste encore à la défaite,
plus haut brillent la feuille et les échos de quelque fête ;
avant de s'enfoncer à leur tour dans les fondations,
des martinets fulgurent au-dessus de nos maisons."
(L’Ignorant, "La promenade à la fin de l’été") 

Un habile mensonge

L’automne, dans le sifflement de ses vents, nous répète inlassablement que ce qui fut une fois bientôt ne sera plus et qu’il serait vain de prétendre l’inverse, d’espérer soudain la permanence des choses. Les ors et les pourpres sont trompeurs car leur fulgurance donne un goût d’éternité. Paul Claudel, lui aussi, se plaint de cet habile mensonge qu’il cueille au cours de cette promenade automnale : 

"Toute la journée qui était d’argent vierge,
Et la forêt comme un grand ange en or,
Et comme un ange bordé de rouge avec arbre comme un cierge clair
Brûlant feu sur flamme, or sur or ! 

Ô l’odeur de la forêt qui meurt, la sentir !
Ô l’odeur de la fumée, la sentir ! et de sang vif à la mort mêlée !
Ô l’immense suspens sec de l’or par la rose du jour clair en fleur !"
(Corona benignitatis anni Dei, "Chanson d’automne") 

Comment donc cette adresse et cette habileté de l’automne à cacher ses desseins, à aiguiser de fausses espérances, puisque, de toute façon, tout finira par être dépouillé, par haleter sous l’attaque de l’hiver qui, lui, est sans fioriture — au moins possède-t-il cet avantage — sans faux semblant. L’automne est l’hypocrite de service, le tartuffe, le pharisien qui s’enveloppent de vertus et qui vident de leur substance tout ce qu’ils empoisonnent de leur souffle. Faut-il être esclave de ces trompeuses rumeurs, à un point tel qu’on se surprend à aimer cette saison dévastatrice ! 

"Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule."
(Guillaume Apollinaire, Alcools, "Automne malade") 

Une plainte vers le ciel

L’illusion est de courte durée et le monstre découvrira tôt ou tard son véritable visage lorsque tomberont en cascades ininterrompues tous les feuillages et qu’il ne subsistera plus la trace d’un pétale et de son parfum, que les derniers fruits pourriront, délaissés par les oiseaux envolés vers des cieux plus cléments. Il faut se préparer à subir de plein fouet la cavalcade hivernale, plus envahissante qu’Attila et ses hordes : 

"Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours. 

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé" 

se lamente Charles Baudelaire (Les fleurs du mal, Chant d’automne). L’automne commence par se glisser à pas feutrés, avec timidité : il porte ses premiers coups en demeurant inaperçu. Et puis il s’enhardit, le bougre, en faisant tomber sa chape de plomb sur tout ce qui respire, sur tout ce qui est, même passivement. Rien n’échappe à sa diligence. Il se faufile en chaque recoin de la nature, uniformisant, aplatissant. Chaque être "entend les pleurs pétrifiés des fruits morts", selon l’expression d’Alix Lerman Enriquez (Fragile). Le poète a beau faire monter sa plainte vers le ciel, rien n’arrêtera l’élan de l’automne qui déverse ses boulets sur la piétaille, qui se creuse un large chemin à coups de hurlements. 

Notre marche tranquille vers la mort

Émile Verhaeren, ce poète si familier des écoliers de jadis, pleure aussi ce qui est définitivement perdu : 

"C’est bien mon deuil, le tien, ô l’automne dernière ?
Quelque chose, là-bas, broyé dans une ornière,
Qui grince immensément ses désespoirs ardus
Et qui se plaint, ainsi que des arbres tordus,
Cris des lointains, mes cris, mes pauvres cris perdus."
( Les débâcles, Heure d’automne) 

Ainsi est cet automne "saison de brume et de féconde abondance, proche parente du soleil qui dore", comme l’écrit John Keats. Les romantiques pourront encore longtemps laisser libre cours à leur inspiration à son sujet, nous invitant à méditer sur notre propre finitude, sur notre marche tranquille et assurée vers la mort : 

"Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire,
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois ! 

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
À ses regards voilés, je trouve plus d'attraits,
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !"
(Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, "L’automne") 

Rien d’angoissant et de mélancolique cependant dans cette course du temps car, à la suite du dernier hiver, surgira un été sans fin où les ailes des anges resplendiront de tous les feux de la création.