À l’approche de la visite de Léon XIV en France, une étude Ifop pour Famille Chrétienne, RCF-Notre Dame et Aleteia révèle les attentes des Français. Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop relève comment Léon XIV est encore méconnu par les Français, attendu sur la paix et les plus fragiles, et dont les catholiques espèrent un nouvel élan pour l’Église.
Aleteia : Comment les Français voient Léon XIV ?
Jérôme Fourquet : Le pape doit encore se faire connaître des Français, y compris des catholiques. C’est un des enjeux de sa visite en France fin septembre. Car si Léon XIV défend « plutôt bien » les valeurs du catholicisme pour 32% des Français, ce Pape élu il y a un peu plus d’un an reste méconnu par une majorité d’entre eux, 58% n’ont pas encore d’avis sur lui. Attention, ce n’est pas de l’indifférence de la part des Français. Surtout si on compare ces résultats avec ceux d’enquêtes menées du temps de ces prédécesseurs, François et Benoît XVI avant sa visite en 2008, qui livraient des chiffres comparables au début de leurs pontificats. Non, c’est réellement une méconnaissance. C’est vrai pour les Français en général mais aussi pour les catholiques, 31% des pratiquants disent de Léon XIV qu’il “défend ni bien ni mal les valeurs du catholicisme”. Les Français et les catholiques ont encore du mal à saisir le positionnement de Léon XIV, sans compter qu’il succède à un pape très médiatique. Il y a un mur du son médiatique que Léon XIV n’a pas encore franchi en France. Sa visite devrait en partie réparer ce déficit d’image.
«Pour les Français, le Pape a “deux jobs”, le premier c’est de parler de la paix, le deuxième de s'occuper des plus pauvres.»
Sur quelles thématiques Léon est-il particulièrement attendu ?
Les Français attendent de Léon XIV des positions fortes sur la question de la paix et de la résolution des conflits dans le monde. Ce score élevé, 51% des citations, renvoie à un élément devenu structurel. Si cette question avait été posée à propos d'un autre Pape dans un autre contexte, on aurait sans doute eu la même réponse. Car pour les Français, le Pape a “deux jobs”, le premier c’est de parler de la paix, le deuxième de s'occuper des plus pauvres, la situation des plus démunis arrive en troisième position des sujets que le Pape doit aborder en priorité selon les Français (26%). Cette attente de la parole du Pape sur la paix n’est pas étonnante en soi alors que nous vivons aujourd’hui dans un monde plus dangereux, où la guerre est revenue en Europe, où l'alliance transatlantique a été très fortement déstabilisée, où les empires se reconstituent, et où, face à cela, les grandes voix d'équilibre, de pondération ont disparu. Il n'y a que le Pape dont on attend qu'il le fasse. De surcroît, ce pape est Américain et donc cela ajoute une dimension supplémentaire à son message. Léon XIV rappelle de grands principes à un des hommes les plus puissants de la planète, Donald Trump, lui aussi Américain. Donc c'est une espèce de contrepoids symbolique et spirituel. Malgré son déficit médiatique, Léon XIV incarne bien ce pôle de réassurance, de stabilité et de pondération.
Et entre les deux grands invariants que sont la paix et les pauvres, s'intercale la lutte contre les abus sexuels et leur prévention au sein de l'Église (32%), y compris chez les catholiques pratiquants qui placent en deuxième position cet item. La rencontre qui est prévue avec les victimes est très attendue, y compris par les catholiques. On le mesure, il y a eu un effet de souffle autour des scandales d’abus qui ont marqué, choqué et heurté les Français. Enfin, autre élément intéressant, ce sont les propos de Léon XIV sur l'intelligence artificielle et ses dérives potentielles. Ils ont rencontré un certain écho, nous le mesurons, dans une partie très spécifique de la population. Mais le plus grand nombre n'en a manifestement pas entendu parler alors que ses positions sont de nature à entrer en résonance avec les inquiétudes et les questions de beaucoup de Français, y compris ceux qui ne sont pas catholiques.
Léon XIV a donc un déficit d’image auprès des Français ?
C’est encore un “nouveau” Pape, et compte tenu du style personnel qui est le sien – il n'est pas aussi disruptif que l'était son prédécesseur –, il faut sans doute du temps ou un changement de posture médiatique et de communication pour que ses prises de position qui, par leur contenu, auraient toute capacité sans doute à marquer les Français. Et à mon avis, si on faisait le même sondage dans d'autres pays de tradition chrétienne ou catholique, on aurait à peu près les mêmes scores. Ce déficit d’image n'est pas propre à la France.
Les Français voient-ils Léon XIV exercer une influence sur la campagne présidentielle en France
Léon XIV est d'abord perçu comme le chef de l'Église catholique, et donc rendons à César ce qui est à César, il ne le voit pas exercer une quelconque influence sur le débat politique à l’approche de la Présidentielle. Les Français s’en tiennent à ce “statut” et il serait très malvenu – mais il ne le fera pas – qu’il prenne position, même de manière un peu subtile, sur la campagne électorale. En revanche, Léon XIV a de très nombreuses autres touches à actionner sur son clavier, des touches assez classiques sur, encore une fois, des propos forts sur la paix dans le monde, sur l'aide aux plus démunis, sur un sujet plus conjoncturel mais central qui est les violences sexuelles qui ont eu lieu dans le giron de l'Église. Il a bien des choses à dire avant d'essayer de s'aventurer sur un champ plus politicien.
Les questions de bioéthique et les questions d'éducation ne semblent pas du tout préoccuper les Français
Dans une société qui est très sécularisée, les Français n'attendent plus, ou de manière très minoritaire, de l'Église qu'elle prenne position sur un certain nombre de valeurs morales sur la famille, sur la bioéthique. Là, les Français majoritairement n'attendent pas, n'entendent plus et sont même opposés à ces prises de position. En revanche, l’Église et le Pape apparaissent toujours légitime pour parler d'autres sujets, y compris auprès des non-catholiques, que sont la paix dans le monde, l'aide aux plus démunis, pour certains les migrants, et peut-être maintenant un nouveau champ sur les dérives à la fois du capitalisme financiarisé et les nouvelles technologies et l'IA.
«Les catholiques attendent de cette visite historique qu'elle ravive la flamme du christianisme dans le pays.»
Pour les catholiques, il semblerait que c'est une visite qui pourrait donner un nouveau souffle à l'Église de France ?
S'ils ne le disent pas comme ça, je crois que les catholiques attendent d'abord de mieux connaître Léon XIV. Ils ne le connaissent pas bien au fond. C'est important pour eux. Et puis les catholiques français sont parfaitement lucides. Ils savent qu'ils sont devenus minoritaires dans en France et ils attendent de cette visite historique qu'elle ravive la flamme du christianisme dans le pays, qu'elle fasse naître peut-être des vocations, des engagements. Et de la même manière que nous avions observé, a posteriori, les effets de la visite de Jean Paul II lors des JMJ en 1997, qui avait donné naissance à ce qu'on avait rétrospectivement appelé la "génération JMJ", il y aura peut-être une "génération Léon" qui se lèvera, qui se dessinera dans les années qui suivront cette visite en France et les moments très particuliers que cette visite aura pu produire. Et en la matière l'Église catholique dispose d'un savoir-faire millénaire de grands rassemblements.
Cette visite pourrait-elle marquer durablement les catholiques ?
Elle va indéniablement leur apporter un véritable coup de boost. Ces grands rassemblements collectifs sont porteurs d'une dynamique unique : ils créent des émotions intenses qui touchent les fidèles au plus profond d'eux-mêmes. Certains en ressortiront transformés ou confortés dans leurs engagements, et pour quelques-uns, le cours de leur vie en sera sans doute modifié. À bien des égards, cette visite est comparable à la tournée d'une star internationale — la tenue d'un rassemblement au Stade de France en est la preuve. Sans aucune irrévérence, la comparaison avec la venue de figures comme Taylor Swift ou Céline Dion est tout à fait pertinente. Dans la tradition pastorale chrétienne, on ne s'adresse pas uniquement à l'esprit, mais aussi au cœur et aux sens. C'est précisément la force de ces grands rendez-vous. Les images s'annoncent spectaculaires, que ce soit sur les Champs-Élysées, la place de la Concorde ou au Stade de France. De l'extérieur, l'événement est impressionnant ; de l'intérieur, il insuffle un sentiment de communion puissant : la sensation de ne pas être seul et d'avancer ensemble.












