La personnalité de Léon XIV n’excite pas moins d’intérêt que le vicaire du Christ dans sa fonction. L’essayiste Jean Duchesne revient sur une question qui n’a pas vraiment trouvé de réponse : pourquoi Léon XIV choisit-il de venir en France alors que son prédécesseur niait y être allé ?
L’intérêt que suscite en France la prochaine venue du Pape peut interroger. Bien sûr, en tant que chef spirituel de près d’un milliard et demi de catholiques recensés dans le monde, c’est une célébrité. Il reçoit plus d’invitations qu’il ne peut en accepter et il est partout reçu comme un chef d’État, bien que celui où il règne — le Vatican — ne pèse pas lourd en géopolitique. Et il excite la curiosité, car il ne s’était guère fait remarquer avant d’être élu, sans faire campagne, pour succéder au pape François (en mai 2025, il y a seulement seize mois). On avait à peine relevé qu’il avait été, seulement deux ans plus tôt, tiré d’une position honorable mais pas exceptionnelle de supérieur religieux et missionnaire promu à l’épiscopat en Amérique latine, pour diriger l’important service qui gère à Rome la sélection des évêques, successeurs des apôtres fondateurs.
Quand l’histoire personnelle se conjugue au respect de la fonction
Alors si la visite de Léon XIV excite les médias et remue les foules, c’est d’abord parce que le Pape, quelle que soit sa personnalité et que l’on soit prêt ou non à l’écouter, suscite du respect et même une certaine confiance. La raison en est finalement assez simple : c’est que tout le monde, incroyants compris, sent bien qu’il n’a rien à "vendre", pas de position à défendre, récupérer ou conquérir, et que rien d’autre ne l’intéresse et motive que la dignité et même la beauté de l’humanité telles que la foi les révèle. On pourrait, dans cette perspective, être reconnaissant envers les anticléricaux et laïcards de tous pelages et plumages qui, depuis quelques siècles maintenant, s’emploient malgré eux à prouver que la liberté religieuse suffit, pourvu qu’elle soit respectée, à la mission d’évangélisation de l’Église.
Après cela, l’itinéraire antérieur du Pape du moment est comme la cerise sur le gâteau : en l’occurrence, américano-péruvien d’ascendance française et italienne du côté de son père, métisse du côté de sa mère, professeur de mathématiques avant d’être diplômé en droit canonique, moine augustinien et prieur général de son ordre, à la tête d’un diocèse dans un pays instable d’Amérique latine, polyglotte, c’est un profil éclectique et peu banal, à la fois complexe et ouvert, de citoyen du monde. On a envie d’entendre la suite de ce que déjà raconte son histoire personnelle et écrivent les deux textes majeurs qu’il a publiés depuis son élection : l’exhortation Dilexi te (octobre 2025) "sur l’amour envers les pauvres" et l’encyclique Magnifica humanitas (mai 2026) "sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle".
Pourquoi la France ?
Mais on peut se demander pourquoi, au bout d’un an et demi à peine, Léon XIV tient à venir aussi vite chez nous. Il faut relativiser cet empressement : il est déjà allé d’abord en Turquie et au Liban, en Algérie et en Afrique noire, en Espagne, dans plusieurs villes italiennes... Il a aussi passé quelques heures à Monaco, qui n’est pas la France — un peu comme le pape François avait accepté de venir non pas dans notre pays, mais au Parlement européen à Strasbourg en 2014, à des Rencontres méditerranéennes à Marseille en 2023 et à un colloque sur la religion populaire en Corse en 2024.
À quoi s’ajoute que le Pape actuel sera l’invité aussi de l’Unesco, en plus des autorités françaises. C’est une reconnaissance de la valeur reconnue par le Vatican à la coopération internationale soutenue par les Nations unies dans les domaines de la science, de l’éducation et de la culture. Ce sera aussi un renouvellement du vigoureux discours de saint Jean Paul II en 1980 au siège parisien de cette organisation. La visite de Léon XIV aura aussi une dimension européenne, avec son passage à Metz pour finir.
Des relations violemment contrastées
Reste que ce périple comprend d’abord deux journées à Paris — y compris à Notre-Dame où son prédécesseur avait été invité en vain pour la réouverture fin 2024 après l’incendie de 2019 — et une à Lourdes — où François n’a pas davantage estimé opportun de se rendre. Mais le pape jésuite argentin a également boudé son pays natal, l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni..., préférant les "périphéries" où les catholiques sont rares (Extrême Orient, Europe de l’Est, pays musulmans, Mongolie...). Il était pourtant bien conscient de la fécondité des grands saints français : le curé d’Ars, Thérèse de Lisieux, Charles de Foucauld, mais aussi de laïcs même pas béatifiés comme Blaise Pascal (auquel il a consacré une belle lettre apostolique en 2023), Charles Péguy ou Georges Bernanos.
Les relations entre la papauté et la France ont été violemment contrastées au long de l’histoire, entre une allégeance de l’État poussée jusqu’à la défense militaire du souverain pontife et son enlèvement suivi de sa déportation, tandis que le Vatican a toujours reconnu et relayé le rayonnement des grandes figures spirituelles françaises, proportionné à l’influence de la langue et de la littérature nationales. Pour un bilan exhaustif, agréablement accessible et instructif, on peut se reporter à La France dans la pensée des papes, de l’historien Martin Dumont, qui date de 2018 et dont le Cerf a eu la bonne idée de sortir dernièrement une réédition actualisée.
De la modestie à l’audace
Il y est rappelé que Léon XIV n’a pas tardé (pendant son vol de retour du Liban) à proclamer sa dette envers Laurent de la Résurrection, humble carme parisien du XVIIe siècle. Si François n’est pas venu officiellement en France, c’est peut-être parce que, dans sa prudence ou sa modestie, il ne voyait pas ce qu’il pouvait y apporter en retour de ce qu’il avait reçu, s’appropriait et transmettait. Son successeur prend des risques en s’aventurant à aider les Français à tirer sans nostalgie parti de leur héritage et à en faire profiter d’autres. À nous de faire en sorte que ce pari soit gagnant sur le long terme.












