Aller au contenu principal

Robert Prevost ou Léon XIV, les deux visages du Pape

6 min de lecture
Pape-Leon-XIV.jpg

Crédit : Pape Léon XIV

En devenant Léon XIV, l’actuel pape qui fête ce 14 septembre son 71e anniversaire, n’a pas pour autant renoncé à son identité, celle de Robert Francis Prevost. Ce dernier, d’une certaine manière, l’aide à être pape.

Partager sur :

C’est dans la chapelle Sixtine que le cardinal Robert Francis Prevost, appelé par ses pairs à succéder à l’apôtre Pierre, a officiellement abandonné son prénom et son nom de famille le 8 mai 2025. Répondant au cardinal Pietro Parolin, il avait alors choisi de se nommer Léon, dans la lignée de Léon XIII, le pape de la doctrine sociale de l’Église. Pour sa famille, ses amis, ses proches, le changement est radical. En public, ses frères doivent souvent se reprendre pour ne plus le désigner comme "Bob" ou "Rob", mais comme "le pape". Ce dernier lui-même a témoigné de cette transformation, dans son livre-entretien avec la vaticaniste Elise Allen : "Franchement, ce n’est pas facile de renoncer à tout ce qu’on était et possédait par le passé pour assurer un rôle quasi-permanent".

Un "rôle quasi-permanent" est une formulation qui laisse une certaine marge d’interprétation. Elle témoigne du fait que Léon XIV est bien conscient de la rupture entre son identité privée, celle de Robert Francis Prevost, connue et scrutée désormais de tous, et son identité publique, ce "rôle" de souverain pontife, "appelé à confirmer ses frères dans la foi". Mais elle laisse aussi entendre que le natif de Chicago a encore la possibilité de rester la personne qu’il était en marge de cette "activité très publique" qu’est la papauté.

Dès sa première prise de parole

En soi, cette distinction n’est pas surprenante, on la retrouve notamment dans la célèbre dichotomie des "deux corps du roi", présentée en 1957 par l’historien allemand Ernst Kantorowicz à propos des souverains du Moyen-Âge. D’où l’emploi systématique de la première personne du pluriel, signe de la supériorité de la mission papale sur la personne qui la porte, chez les papes jusqu’à Jean Paul Ier. Mais comme ce dernier, qui appelait les fidèles à prier pour le "pauvre pape", il arrive à Léon XIV de parler de lui-même à la troisième personne du singulier en s’adressant à des fidèles.

"Avec vous je suis chrétien, et pour vous je suis évêque" - Léon XIV aux évêques.

Chez Léon XIV, ce rapport entre public et privé s’est de plus manifesté dès son premier discours d’une manière originale : "Avec vous je suis chrétien, et pour vous je suis évêque", avait-il assuré au balcon de la loggia de la basilique Saint-Pierre, citant un sermon de son maître saint Augustin. Une formulation qui suggère une complémentarité et non une opposition entre ces deux personnes. C’est en tant que simple baptisé parmi les baptisés qu’il se met au service de ses frères chrétiens.

Dès lors, Léon XIV est un "rôle" qui ne peut pas totalement effacer Robert Francis Prevost. En juin dernier, dans l’avion qui l’emmenait à Madrid, le Pape est interrogé par une journaliste sur sa préférence entre les deux grandes équipes de football du championnat espagnol, le Barça et le Real Madrid. "Le pape est pour toutes les équipes, mais Prevost est pour le Real Madrid", répond le pontife, à la stupéfaction générale. La préférence du Pape pour la "Maison blanche" était déjà connue - il l’avait confessée dans son ouvrage avec Elise Allen - mais la dissociation entre les deux personnes du Pape, qui semble mettre à distance sa précédente identité, est plutôt surprenante. 

"Léon XIV sait qu’il y a une hiérarchie, il est d’abord pasteur de l’Église universelle, mais il accepte et assume d’avoir plusieurs identités", confie un de ses collaborateurs au sein de la Curie romaine. Il note notamment que le Pape a dû à plusieurs reprises en adopter des nouvelles dans son existence. D’abord comme religieux, quand il est entré dans l’Ordre de Saint-Augustin, en endossant une nouvelle règle de vie, en se donnant de nouveaux frères. Puis comme prêtre, mais aussi comme missionnaire au Pérou : il a même fait le choix de prendre la nationalité péruvienne, ce qui en fait le premier pape binational. 

Avant lui, “Jorge” et Joseph Ratzinger

Ses prédécesseurs, eux aussi, n’avaient pas totalement rompu avec leur identité privée. Avec une grande discrétion pour François, qui était encore appelé "Jorge" par quelques confidents qu’il recevait l’après-midi dans son appartement de la résidence Sainte-Marthe. En douze ans de pontificat, il n’est jamais retourné en Argentine, sur les terres des Bergoglio et ne s’est accordé qu’un seul déplacement personnel lors de sa brève visite à sa cousine piémontaise à Asti, sur les terres de son père, en 2022. Une expression de ce que le jésuite appelait le "martyre de la vie religieuse", soit le sacrifice total de soi pour la mission. Avant lui, le nom de Joseph Ratzinger apparaissait parfois sur certains ouvrages de théologie du pape allemand. Une façon pour Benoît XVI de distinguer l’intellectuel du Pape, et ses ouvrages personnels des textes de son magistère (dans lesquels il n’a d’ailleurs jamais cité le théologien Ratzinger). Ses après-midi étaient souvent aménagés pour lui donner le temps de lire, réfléchir et écrire dans sa bibliothèque personnelle.

Chez Léon XIV, la dimension sacrificielle du pontificat est moins prégnante que chez François, et celle intellectuelle moins centrale que chez Benoît XVI, mais il s’est lui aussi aménagé des temps personnels pendant lesquels il n’a plus besoin de jouer le "rôle" en permanence. C’est une des clés de son choix de retourner à Castel Gandolfo, résidence papale située au sud de Rome délaissée par son prédécesseur. Il s’y rend chaque mardi (ce qui lui offre une vraie respiration dans sa semaine) mais aussi longuement pour les vacances, période pendant laquelle il peut profiter d’un peu de temps avec sa famille et ses amis. "Il prend un grand soin à ne pas exposer ces moments, mais il assume parfaitement d’avoir une vie privée", note un ambassadeur en poste à Rome. "Ces temps de calme, de familiarité avec ses proches, c’est aussi indispensable d’un point de vue spirituel, donc pour être un bon pape", assure son collaborateur.