Aller au contenu principal

Quand les films d’histoire se font lanceurs d’alerte

7 min de lecture
Michel-Cool.jpg

Crédit : Aleteia

Michel Cool.

Tandis que l’Allemagne revisite son passé en bégayant, la France redécouvre le sien dans les salles obscures. Pourquoi autant de films éclairant les consciences sur la Seconde Guerre mondiale ? se demande l’écrivain Michel Cool. Ce retour sur le passé peut aider à se situer soi-même en sujet de l'histoire.

Partager sur :

Ironie de l'histoire immédiate ? L’Allemagne, notre voisin frontalier, porte l’extrême-droite à des sommets électoraux inédits — 44% des suffrages — depuis la chute du IIIe Reich en 1945. Pendant ce temps-là, la France s’installe dans les salles obscures pour revivre, en Technicolor et Dolby Stéréo, les heures sombres et glorieuses de la Seconde Guerre mondiale. Nonobstant cette apparente prise de distance avec l'actualité, la victoire outre-Rhin de l’AFD (L'Alternative pour l'Allemagne), parti ouvertement nationaliste et anti-immigration, dont des cadres n’hésitent pas à minimiser la période hitlérienne, a créé un électrochoc dans toute l'Europe. 

Le score considérable de ce parti soutenu à la fois par Moscou et Washington, deux capitales impériales unies pour désunir l'Union européenne, est un cas d'espèce à souligner : il a eu lieu dans un Land ayant le plus bénéficié de fonds européens de développement régional par habitant ; ce territoire de l'ex-Allemagne de l'Est a reçu de 2021 à 2027 près de 3 milliards d'euros de subventions européennes, soit environ 500 millions d'euros par an. Ce verdict des urnes en Saxe-Anhalt interroge sévèrement les adversaires de l'AFD, partis de gouvernement et d'opposition, si souvent prompts à se défausser de leurs responsabilités sur Bruxelles.

Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !

Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.

Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.

Faire un don

La banalité du mal

En France donc, on se presse dans les cinémas pour revisiter un passé douloureux dont les derniers acteurs et témoins sont en voie de disparition. Depuis le début d'année 2026, plusieurs films français abordent la Seconde Guerre mondiale, traduisant un regain d'intérêt dans la société pour cette période. Devoir de mémoire pour les plus anciens, découverte mémorielle pour les plus jeunes, le cinéma remplit son office de conteur et de mémorialiste. Les cinéastes, dans des styles et avec des fortunes diverses, déployant aussi des moyens techniques et financiers inégaux, portent sur cette période un regard contemporain. Ils alimentent aussi une messagerie plus ou moins subliminale.

Deux films récents s'intéressent ainsi à la collaboration et à la dictature de Vichy. Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, sorti en mars, retrace les parcours parallèles du patron de presse collaborationniste Jean Luchaire et de sa fille Corinne Luchaire, actrice et maîtresse d'un officier de la Luftwaffe. Notre salut de Emmanuel Marre, se penche, lui, sur l'itinéraire de son arrière-grand-père, Henri Marre ; pionnier du management en entreprise, il devient un rouage important de la collaboration et du régime de Vichy. Le film met particulièrement en scène les engrenages les plus quotidiens de la "banalité du mal", théorisée par la politologue Hannah Arendt, après la révélation de la compromission de gens ordinaires dans le processus de déportation et d'extermination des Juifs.

Combats politiques et spirituels

D'autres longs métrages s'attachent à éclairer la grisaille si caractéristique de cette époque dramatique, en faisant valoir des figures et des hauts faits de la résistance au nazisme. Le diptyque d'Antonin Baudry, La Bataille de Gaulle, surprise estivale en voie d'atteindre les six millions de spectateurs après trois mois d'exploitation seulement, relate l'épopée méconnue des Forces Françaises Libres et montre un général de Gaulle en lutte permanente pour surmonter son isolement et libérer la France enchaînée : luttes militaires spectaculairement reconstituées, mais aussi combats politiques et spirituels interprétés par des acteurs inspirés, et sublimant le courage, le dépassement de soi, mais aussi la profondeur et la solitude assumées. 

Le film Moulin de Lazlo Nemes, programmé fin octobre, évoquera ce préfet de la République ayant incarné le sacrifice suprême de la Résistance en subissant la torture sans livrer le moindre nom, tel que l'immortalisa André Malraux lors du transfert de ses cendres au Panthéon le 19 décembre 1964. Les braves anonymes ne sont pas oubliés non plus en cette rentrée cinéma. Dans "La Ligne Bleue", Marie Dumora exhume une histoire longtemps tue ; celle du courage et des actes de résistance des Alsaciens vivant près du camp de concentration nazi de Natzweiler-Struthof. Les Héros du Louvre d'Élie Chouraqui relate l’évacuation de plusieurs milliers de chef-d'œuvres artistiques avant l'invasion de la France par l'Allemagne en 1940. Le cinéaste s'est inspiré du récit transmis par son grand-père qui avait participé au sauvetage de ce patrimoine culturel convoité par les envahisseurs...

Lanceurs d’alerte

Pourquoi autant de films sur la Seconde Guerre mondiale ? L'historien Henry Rousso, spécialiste du régime de Vichy, juge néanmoins cette vague moins importante que celle que l'on connut dans l'immédiat après-guerre : une quinzaine de films rien que pour l'année 1946 ! Dans les années 1970, une cinquantaine de films abondèrent également sur ce thème. On ne peut cependant pas minorer l'effet "tir groupé" créé par ces sorties en salles se rapportant à une même tranche de notre histoire. Il est fort invraisemblable que ces programmations aient pu être préalablement concertées. Il est encore plus improbable qu'elles aient été calées avec l'agenda politique du pays.

Ces films historiques ne sont pas de simples passe-temps ou divertissements.

Plus incontestables en revanche, sont les signes de bonne santé créatrice et de dynamisme économique que manifeste cette foisonnante saison cinématographique. Toutefois, chacun de ces films ayant sa singularité et sa "petite musique" propres, il faudrait être un peu sourd et aveugle pour ne pas reconnaître en eux ce qu'on appelle communément des lanceurs d'alerte. Le succès phénoménal de La Bataille de Gaulle, met à vif, estime l'historien Michel Winock, un sentiment de manque de mythes et de héros à admirer, éprouvé aujourd'hui par un certain inconscient collectif propre au génie français. Quant aux évocations du pétainisme et de la collaboration, ils peuvent aider, argue son collègue Henry Rousso, à comprendre comment les mécanismes de renoncement progressif aux principes démocratiques et républicains peuvent mener à la déroute morale et nationale et à la fin de l'État de droit.

Une belle carte à jouer

À l'évidence, ces films historiques ne sont pas de simples passe-temps ou divertissements. Alors que dans toute l'Europe l'histoire semble se remettre à bégayer, comme on l'a fait dire à Karl Marx, le cinéma pourrait-il jouer, même à son corps défendant, le rôle de dernier rempart efficace contre l’oubli et l'ignorance ? Cette question n'est pas superflue à l'heure où la maîtrise de la chronologie traditionnelle recule. Les jeunes scolarisés sont-ils amnésiques pour autant ? Pas si sûr ! Fortement imprégnés de culture numérique, ils entretiennent un rapport à l'histoire plus éclaté, plus visuel et plus critique. Sous réserve de ne pas contribuer à une saturation mémorielle précisément sur cette partie de notre histoire, le cinéma a certainement une belle carte à jouer pour informer et éveiller les consciences ; pour faire réfléchir tout simplement. 

On dit souvent que l'histoire permet d'éclairer et de comprendre le présent. Ce à quoi l'historien et résistant Marc Bloch, entré au Panthéon le 23 juin dernier, répliquait : "Sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé." Cet aller-retour de la pensée est nécessaire non seulement pour comprendre mais pour se situer soi-même en sujet de l'histoire. Le cinéma, tout comme la bibliothèque et la sonothèque, permet d'accomplir ce voyage. En ces temps troublés, ce viatique est indispensable.