Les saints dont les croix pectorales du pape portent les reliques révèlent ce qui inspire le pape Léon XIV. En première place, saint Augustin lui-même, note l’essayiste Jean Duchesne, et nombre de ses fils spirituels mais pas seulement.
Le pape est appelé le "Saint-Père" et il exerce de fait une autorité que l’on peut dire paternelle. C’est toutefois de façon vicariale, c’est-à-dire comme représentant ou envoyé du seul Père pleinement digne de ce nom (Mt 23, 9), au sein de toute une chaîne de transmissions où chaque personnalité ne façonne pas moins le "style" successeur de Pierre que le caractère et l’histoire propres de celui-ci. Quelles sont donc les figures tutélaires dont on peut supposer qu’elles inspirent Léon XIV ?
L’exemple d’un humble frère carme
Pendant son vol de retour du Liban fin 2025, le pape a cité, comme auteur qui l’avait décisivement influencé, un carme français : Laurent de la Résurrection (1614-1691). Ce modeste frère non-prêtre a eu de son temps, depuis le couvent qui est aujourd’hui devenu l’Institut catholique de Paris (où Léon XIV se rendra), un rayonnement considérable, en raison de la joyeuse et contagieuse simplicité de sa foi, qui lui donnait une sensation presque constante de la bienveillance active de Dieu créateur et sauveur.
Cet humble mystique a été soupçonné de quiétisme par le jansénisme alors intrusif, où la piété était motivée par la peur du Jugement. Mais il a été et reste prisé par les animateurs des "réveils" qui jalonnent encore de nos jours l’histoire du protestantisme. Il y a là comme de l’œcuménisme, au niveau non pas formel du dogme et des institutions, mais sans doute bien plus profond et décisif de la spiritualité. Cette ouverture se trouve confirmée par des coïncidences auxquels on peut trouver du sens.
Un précurseur contemporain de Luther
D’abord, Martin Luther (1483-1546), l’initiateur du schisme de la Réforme en 1517, était lui-même (comme plus tard Robert Francis Prevost) un religieux augustinien, et il était aussi inquiet de son salut qu’un bon siècle après les jansénistes — lesquels, d’ailleurs, se réclamaient du grand saint Augustin d’Hippone (354-430). Ensuite, il se trouve que le pape actuel avait découvert un modèle ou un précurseur en un moine presque exactement contemporain de Luther et appartenant au même ordre : Tomás de Villanueva (1488-1555 — Thomas de Villeneuve pour les Français), promu malgré lui archevêque de Valence en Espagne. Sa réputation durable d’humaniste et de pasteur, engagé au service autant des pauvres que de la rectitude de la foi et des mœurs, lui a valu d’être canonisé un siècle après sa mort, en 1658.
Ce n’est donc pas un hasard si une relique de ce saint est incrustée dans la croix pectorale offerte en 2023 à Mgr Prevost pour son élévation au cardinalat. Et les autres reliques portées par cette croix sont de même hautement significatives. Il y en a avant tout une de saint Augustin lui-même, le plus illustre Père latin du christianisme, auteur (entre autres) d’une règle monastique reprise dans maintes congrégations religieuses. Parmi celles-ci donc, l’ordre qu’a intégré Robert Francis Prevost, et qui a été établi au XIIIe siècle pour organiser des ermites observant cette règle en communautés de missionnaires mendiants, à l’instar des franciscains et des dominicains. Ce sont autant de liens avec les ramifications les plus fécondes de la Tradition catholique.
Dépendance filiale
La famille augustinienne est moins connue que celles des disciples des saints François d’Assise, Dominique et Ignace de Loyola, mais elle a donné des hommes illustres dans des domaines très diversifiés : par exemple, Luis de León (1528-1591), poète mystique du "Siècle d’Or" espagnol, Emmanuel d’Alzon (1810-1880), fondateur de ce qui a donné le groupe Bayard-Presse, et Gregor Mendel (1822-1884), inventeur de la génétique.
Léon XIV a donc grandi dans cette postérité augustinienne, qui n’est pas seulement théologique et philosophique et qui, de surcroît, se sait elle-même redevable à la maternité de l’Église. Sur la croix pectorale du cardinal Prevost, cette hérédité est concrétisée par une relique de sainte Monique (332-387), la mère de saint Augustin. Aussi pieuse que déterminée et patiente, elle a obtenu à force de larmes le baptême in extremis de son époux païen et volage, et surtout la conversion de son brillant fils, égaré par des tentations charnelles et intellectuelles. Cette invocation d’une femme ayant enfanté un des génies de la foi chrétienne situait bien dans une dépendance filiale celui qui devenait alors papabile sans imaginer que ce pût être autrement qu’en pure et abstraite théorie.
À la suite du premier pape appelé Léon
Deux reliques de plus sont incrustées dans cette croix et également significatives. Ce sont celles de religieux augustiniens élevés à l’épiscopat et fidèles dans l’adversité jusqu’à l’héroïsme : Bartolomeo Menocchio (1741-1823, proche du pape Pie VII persécuté par Napoléon Ier) et Anselmo Polanco (1884-1939, martyr de la Guerre d’Espagne).
Et ce n’est pas tout, car dans la croix pectorale offerte à Léon XIV pour son élection se trouve logée une autre relique, non moins suggestive : de Léon le Grand, pape de 440 à 461. On a beaucoup (et à juste titre) rapproché de Léon XIII (1878-1903), promoteur de la Doctrine sociale de l’Église avec Rerum novarum (1891), le pape actuel qui a choisi le même nom. Mais par-là, il s’inscrit aussi — et explicitement — dans la lignée du premier pape appelé Léon, qui défendit — par son verbe et non par les armes — l’orthodoxie contre l’hérésie et le peuple contre Attila le Hun et Genséric le Vandale — les "barbares" de l’époque.












