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La démesure du pardon

5 min de lecture
JESUS-APOSTLES-TISSOT
Recommandation aux apôtres, par James Tissot, Brooklyn Museum.

Curé de la paroisse Notre-Dame de Vincennes, le père Marc Dumoulin commente l’évangile du 24e dimanche du temps ordinaire. La vie même de Dieu c’est le pardon, c’est pourquoi il est sans mesure.

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N’éprouvons-nous pas comme un vertige avec cet Évangile qui nous déverse une avalanche de chiffres ? Cela commence avec Pierre qui demande au Seigneur combien de fois il doit pardonner les fautes que son frère a commises. Pierre pense faire preuve d’audace en avançant sept fois, car les rabbins de l’époque demandaient de pardonner jusqu’à quatre fois, et encore, à condition que le fautif se repente. Nous-mêmes, nous savons d’expérience la difficulté de pardonner, ne serait-ce que deux fois, à celui qui nous a joué un coup pendable et qui récidive. Jésus dit pourtant à Pierre : "Non pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois" (Mt 18, 22), soit quatre cent quatre-vingt-dix fois, un nombre tel qu’il est impossible de compter le pardon.

L’Évangile nous plonge dans la démesure

Dans le royaume des Cieux, c’est encore plus saisissant. Il est question d’un homme ayant accumulé la dette colossale de soixante millions de pièces d’argent, l’équivalent d’un salaire de soixante millions de jours de travail, quand une vie humaine totalise tout au plus quelques dizaines de milliers de jours. Une dette qui correspond au salaire de plus de deux mille vies humaines. Comment cet homme a-t-il donc pu se surendetter dans de si insondables proportions ? En jouant ? En spéculant ? Plus étonnant encore, comment un créancier a-t-il pu faire preuve d’autant de folie pour consentir à ce débiteur un soutien aussi indubitablement abusif ?

Ainsi, qu’il faille pardonner quatre cent quatre-vingt-dix fois ou rembourser une dette de soixante millions de jours de travail, l’Évangile nous plonge dans la démesure. Il nous révèle la radicale impossibilité de compter et de se limiter quand il s’agit de pardonner selon le régime du Seigneur pour ceux qui s’en réclament.

Nous avons tout reçu

Y aurait-il une parole plus évidente, une image plus manifeste pour nous faire comprendre que le pardon ne peut en aucun cas constituer un accessoire de notre vie de croyant ? En aucun cas, ce pardon ne pourrait être qu’une formalité qu’il faudrait accomplir dès lors que nous aurions été victime ou coupable d’une faute. Ni un accessoire ni une formalité, le pardon charpente le cœur même de notre vie de disciple, du même bois que cet unique amour dont le Seigneur nous aime.

«De notre capacité à accueillir ce pardon gratuitement donné, à ouvrir notre cœur, découlera notre propre aptitude à pardonner.»

Ainsi, celui qui n’aurait aucun pardon ni à attendre ni à recevoir, comment celui-là pourrait-il être sauvé ? On entend parfois certains déclarer, en révélant leur abyssal aveuglement : "Je ne dois rien à personne." En disant cela, oublierions-nous ceux qui nous ont donné la vie ? Et au-delà, Celui-là même qui a permis qu’un homme et une femme nous transmettent cette vie, et qui nous y maintient ? Oublierions-nous aussi ceux dont nous avons reçu notre éducation, ou une influence favorable ? À qui devons-nous l’air que nous respirons ? Et les plantes dont nous nourrissons ? "As-tu quelque chose que tu n’aies reçu ?" demande Paul aux Corinthiens (1 Co 4,7).

Le pardon, c’est la vie de Dieu

Si nous parvenons à reconnaître cette dette non remboursable dont nous sommes les débiteurs insolvables, alors pour nous aussi, le Seigneur se saisira de compassion et il pardonnera nos manquements. De notre capacité à accueillir ce pardon gratuitement donné, à ouvrir notre cœur, découlera notre propre aptitude à pardonner.

Nous ferons nôtres, alors, les paroles de la prière du Seigneur : Comme nous pardonnons, seul verbe à l’indicatif de tout le Notre Père, seul verbe hors de tout doute. Comme nous pardonnons, pardonne-nous nos offenses. Ainsi, le pardon et le salut ne sont et ne seront donnés qu’à ceux qui, eux aussi, donnent de bon cœur ce qu’ils ont reçu. Si nous ne pardonnions pas, nous nous exclurions nous-mêmes du pardon et du salut que veut pour nous le Seigneur. Chaque ami de Jésus sait qu’il a autant besoin du pardon que s’il était un grand criminel, car ce pardon, c’est la vie même que Dieu nous donne, la vie de Dieu, la vie en abondance, la grâce qu’il veut à tout prix nous donner.

Cet amour qui nous déborde

Publicains, pécheurs que Jésus est venu, non pas juger, mais sauver et aimer, nous n’avons pas d’autre droit, sinon la grâce d’éprouver cet amour et de nous en émerveiller, car cet amour nous précède et nous enveloppe. Il nous déborde et nous transforme, bien au-delà de nos pauvres demandes et de nos chétifs désirs. Cet amour de Jésus est si aveugle qu’il ne voit plus nos péchés, des péchés qu’il a déjà quatre cent quatre-vingt-dix fois pardonnés.

Lectures du 24e dimanche du temps ordinaire (année A) :