Les mots ont un pouvoir immense : ils peuvent éclairer une réalité, ou la voiler. Entrepreneuse tétraplégique, cofondatrice d’entreprises pionnières dans l’aide à l’accessibilité des personnes handicapées, Charlotte de Vilmorin déplore les discours convenus de la Conférence nationale du handicap. Les mots choisis, dit-elle, "sonnent comme des promesses floues".
La semaine dernière, le 4 septembre, s’est tenue la Conférence nationale du handicap, un événement clé pour les politiques publiques en faveur des personnes en situation de handicap, méconnu du grand public, mais déterminant pour de nombreuses personnes et associations. Tous les trois ans, ce rendez-vous réunit les principaux acteurs engagés sur le sujet et l’ensemble du gouvernement : chaque ministre y présente les avancées et les défis liés à l’accessibilité et à l’inclusion dans son domaine (éducation, emploi, santé, transports, etc.). C’est un moment important, car il fixe le cap pour les années à venir. Le président de la République en personne est également présent et prononce le discours de clôture qui trace la feuille de route pour les trois années suivantes.
Brouiller les pistes
J’y ai assisté avec beaucoup d’attentes, car cet événement est censé donner une impulsion forte pour améliorer le quotidien des personnes concernées. Et si les annonces ont été nombreuses (16 engagements déclinés en 65 mesures) c’est surtout la forme des discours qui m’a frappée. Car les mots, en politique, ne sont jamais neutres. Ils peuvent inspirer, mobiliser, mais aussi brouiller les pistes, donner l’illusion du mouvement là où il n’y a que de l’immobilisme.
Prenez par exemple le slogan de cette édition : "Passer d’une société inclusive à une société pleinement accessible." À première vue, la formule semble ambitieuse et faire mouche. Mais si on y regarde de plus près, elle soulève des questions essentielles. D’abord, qu’est-ce qu’une "société inclusive" ? Aujourd’hui, ce mot est utilisé pour parler de tout et de son contraire : l’inclusion des personnes en situation de handicap, bien sûr, mais aussi celle des personnes en situation de précarité, des personnes issues de l’immigration, des personnes LGBT+, etc. À force d’être étendu à tant de réalités différentes, le terme a perdu de sa précision. Inclusion ne veut plus rien dire, ou presque. Car qui, dans notre société, n’est pas concerné par l’inclusion ? Personne. Alors, comment ce mot peut-il encore désigner une politique spécifique, comme celle du handicap ?
Le concept d’accessibilité
C’est là que le concept d’accessibilité prend tout son sens. Contrairement à "inclusion", qui reste vague, "accessibilité" pose un cadre concret : elle exige des actes, des normes, des obligations mesurables. Pour les personnes en situation de handicap, il ne s’agit pas de les "inclure" comme si elles étaient en marge de la société, mais de rendre leur participation effective, en supprimant les barrières qui les empêchent d’exercer leurs droits.
"Renforcer" ou "faciliter" l’inclusion, c’est suggérer qu’on améliore progressivement une situation, alors qu’il faudrait des engagements clairs, des échéances précises.
Pourtant, la formule choisie par le gouvernement pose un autre problème : elle sous-entend que la société française serait déjà inclusive. Or, la réalité est bien différente. Dans les faits, les personnes en situation de handicap rencontrent encore des obstacles immenses, que ce soit pour aller à l’école, trouver un emploi, se loger, se soigner ou simplement se déplacer. Pire, la loi de 2005, qui devait changer la donne en matière d’accessibilité, reste largement inappliquée. Alors, comment peut-on parler de "passer" à une société accessible, si la première étape — l’inclusion — n’est même pas franchie ?
Plus de transparence
Et puis, il y a les verbes. "Permettre l’accès aux services publics", "renforcer l’accompagnement des élèves en situation de handicap", "faciliter l’insertion professionnelle"… Ces formulations, aussi bien intentionnées soient-elles, sonnent comme des promesses floues. "Permettre" l’accès à un droit fondamental, c’est comme si on faisait une faveur. "Renforcer" ou "faciliter" l’inclusion, c’est suggérer qu’on améliore progressivement une situation, alors qu’il faudrait des engagements clairs, des échéances précises, et des mécanismes de contrôle pour s’assurer que les choses avancent vraiment.
Alors, comment redonner du sens à ces mots ? Peut-être en commençant par exiger plus de transparence. Où sont les indicateurs qui permettront de mesurer les progrès ? Où est le tableau de bord qui suivra l’application des 65 mesures annoncées ? Sans cela, les mots restent des coquilles vides, et les engagements, des vœux pieux.
Le risque des promesses illusoires
Cette réflexion dépasse largement le cadre du handicap. Dans tous les domaines — l’égalité, la justice sociale, l’environnement — on voit se multiplier les discours pleins de bonnes intentions, mais souvent déconnectés des actes. Les mots ont un pouvoir immense : ils peuvent éclairer une réalité, ou la voiler. Alors, plutôt que de nous contenter de formules creuses, interrogeons leur sens. Demandons des comptes. Et surtout, exigeons que les promesses soient formulées en termes de droits et non de faveurs.
Car au fond, le progrès ne se décrète pas. Il se construit, pas à pas, par des lois appliquées, des budgets alloués, des mentalités changées. Et si la Conférence nationale du handicap veut vraiment marquer un tournant, elle devra passer des déclarations aux actes, des verbes mous aux engagements contraignants. Sinon, on risque de rester dans l’illusion, celle d’une action qui n’en est pas une.









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