12 septembre 1942. "Opération Aquatint". Dans l'obscurité d'une nuit normande, un commando de quelques soldats britanniques se fraie un chemin jusqu'à la côte française occupée par les Allemands près de Sainte-Honorine-des-Pertes. Mais rien ne se passe comme prévu. Le petit groupe débarque sur la côte mais se retrouve aussitôt sous le feu allemand. Gustavus Henry March-Phillipps, dit "Gus", tente le tout pour le tout, mais trouve presque aussitôt la mort. Il avait 34 ans. Officier hors norme, romancier, marin, cavalier et catholique fervent, il laissait derrière lui une unité de commandos d'élite, plusieurs opérations secrètes réussies . Pourtant, il demeure aujourd'hui encore bien peu connu.
Gus March-Phillipps est décrit comme une sorte d'ovni de son époque, à la fois poète effronté et soldat aventurier. Il naît en 1908 et entre à l'abbaye-école d'Ampleforth, dans le Yorkshire, en 1917. C'est l'un des grands collèges catholiques d'Angleterre, tenu par des bénédictins, où la foi est enseignée et vécue au quotidien. Son passage n'y est pas académiquement remarquable — on peut ainsi lire dans les archives du Journal d'Ampleforth que ses anciens condisciples se souviendront davantage de son caractère impétueux que de ses notes — mais les germes d'une foi solide et d'un idéal chevaleresque y sont indéniablement plantés.
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"Gus March-Phillipps était bel et bien un jeune homme remarquable, non seulement pour ce qu'il accomplit, mais surtout pour ses qualités particulièrement attrayantes et nobles."
À sa sortie en 1926, il intègre la Royal Military Academy de Woolwich et en ressort sous-lieutenant dans la Royal Artillery. Ses premières années dans l'armée régulière se passent en Angleterre, puis aux Indes pendant trois ans. Ceux qui le connaissent alors le voient comme un officier "quelque peu turbulent et irresponsable", selon les termes de l'auteur de sa nécrologie dans l'Ampleforth Journal. Mais c'est sans doute l'impatience d'un homme trop grand pour les cadres ordinaires.
"Gus March-Phillipps était bel et bien un jeune homme remarquable, non seulement pour ce qu'il accomplit, mais surtout pour ses qualités particulièrement attrayantes et nobles. (...) je pourrais raconter ses nombreuses aventures afin de montrer quel homme il était. Mais ceux de ses amis qui ne savaient rien de ses exploits se souviendront de lui pour ses qualités : son courage, sa noblesse, son indépendance, son amour pour l'Angleterre et en particulier pour la campagne anglaise et les traditions anglaises, son impatience pour l'action, sa foi catholique, son amour de la mer et des chevaux, et surtout sa capacité à inspirer ses hommes, son génie naturel pour le commandement. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était de se trouver dans une situation où il savait que seuls son habileté, sa détermination et son sens du commandement pouvaient prévenir le désastre pour lui-même et pour ses compagnons. Rares étaient ceux parmi ses amis, et aucun parmi ses officiers et ses hommes, qui auraient refusé de le suivre dans quelque aventure folle qu'il aurait pu proposer."
En bref, il semble tout droit sorti d'un livre d'aventure, "curieux mélange d'impulsions contradictoires". Pas un intellectuel qui rêve d'aventure, ni un soldat qui griffonne des vers par désœuvrement ; il est les deux à la fois. Alors qu'il avait démissionné de l'armée régulière pour se consacrer à l'écriture, le voilà tiré de sa retraite littéraire par la crise du Munich en 1938. Il opère son retour dans l'armée régulière.
Précurseur des SAS
Gus March-Phillipps a une idée assez précise de ce qu'il peut et veut faire. Sûr de lui, il rejoint le Corps expéditionnaire britannique (BEF) comme officier de renseignement : d'abord au quartier général du 2e Corps, puis au Grand Quartier Général, de septembre 1939 jusqu'à l'évacuation de Dunkerque. De retour en Angleterre, il refuse d'attendre. Il harcèle ses amis, ses connaissances et ses supérieurs jusqu'à obtenir la permission de mettre en œuvre ses propres idées sur la manière de combattre l'ennemi. Avec son ami le lieutenant Geoffrey Appleyard, il forme une unité secrète placée sous l'égide du Special Operations Executive (SOE). Cette unité devient officiellement le No. 62 Commando, aussi connu sous le nom de Small Scale Raiding Force (SSRF), l'un des précurseurs du Special Air Service (SAS).
Il faudrait sans doute un roman pour évoquer l'ensemble des actions menées par son service. En janvier 1942, il mène l'Operation Postmaster : en pleine nuit, sur l'île espagnole de Fernando Po, ses hommes s'emparent sans un coup de feu de navires ennemis et les ramènent au Nigeria. Un succès audacieux qui asseoit la réputation du SOE. De retour en Angleterre, promu Major, il enchaîne les raids nocturnes sur les côtes occupées : capture de prisonniers allemands au phare des Casquets (Operation Dryad), attaque d'un poste radar en France (Operation Barricade). Ces actions périlleuses lui valent de nombreuses mentions et décorations.
"Donne-moi la bravoure et la joie, Ô Seigneur, lorsque mon temps sera proche, Que le meilleur de moi-même surgisse Et brise l'étreinte de la peur, Et que je sache que je meurs pour toi et mon Roi."
La nuit du 12 au 13 septembre 1942 lui sera fatale. Alors que son détachement de onze hommes débarque sur la plage de Saint-Laurent-sur-Mer — vingt mois avant le débarquement à Omaha Beach, à quelques kilomètres de là —, le courant entraîne leur embarcation de quatre kilomètres à l'ouest du point prévu. À peine à terre, ils tombent sur une patrouille allemande. Le canot de retour est touché et coule. Les commandos tentent de rejoindre une vedette alliée à la nage, mais celle-ci, prise pour cible par l'artillerie allemande, doit partir. Le Major March-Phillipps est tué sous le feu ennemi. Il périt avec le sergent Alan Williams (22 ans) et le soldat Richard Lehniger (42 ans). Il est enterré avec eux dans le cimetière de l'église de Saint-Laurent-sur-Mer, sur cette côte normande qui a recueilli son dernier souffle. Sur sa pierre tombale figure une citation célèbre issue de l'œuvre majeure de Thomas A. Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ : "He that loveth, flieth, runneth, and rejoiceth. He is free, and cannot be held in". "Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l'arrête."

Son histoire pourtant méconnue aurait inspiré à Ian Fleming, lui qui avait aussi gravité dans les cercles du renseignement britannique, son célèbre personnage de James Bond. En 2024, le réalisateur Guy Ritchie porte leur histoire (néanmoins fortement romancée) sur grand écran dans The Ministry of Ungentlemanly Warfare, avec Henry Cavill dans le rôle de Gus.
"Si je dois mourir"
Un an avant sa mort, le Major Gus March-Phillipps couche sur papier une prière en forme de poème. Il n'y demande pas à Dieu de le protéger, mais de lui permettre de mourir simple, sûr de sa foi, courageux et joyeux face à la mort. Son camarade écrivit dans l'Ampleforth Journal : "Je sais qu'il fut exaucé."
"Si je dois mourir au cours de cette grande guerre
Où tant de choses sont devenues vaines,
Et où les hommes, en hordes muettes,
Sont abattus comme des moutons,
Et encore, avec moins de considération,
Puis-je obtenir une dernière grâce ?Permets-moi, Ô Seigneur, de mourir comme on m'a appris à vivre,
Lorsque le monde apparaissait jeune et joyeux,
Où tout était "Honneur et Lumière", c'était l'expression qu'on employait et qu'on n'entend plus aujourd'hui,
Où la foi alors était vive et chaude,
Lorsqu'on se réunissait pour prier.Donne-moi la simplicité et l'assurance,
Une fois encore, Ô Seigneur, que si je dois mourir,
La folie du doute raisonnée ne s'empare de moi
Ni les idées fausses, ni les mesquineries,
Ni le perpétuel pourquoi.Donne-moi la bravoure et la joie, Ô Seigneur, lorsque mon temps sera proche,
Que le meilleur de moi-même surgisse
Et brise l'étreinte de la peur,
Et que je sache que je meurs pour toi et mon Roi,
Et tout ce que j'ai de plus cher.
— G. March-Phillipps












