Si le choix d’une personne n’est pas nécessairement celui d’une minorité agissante, faut-il le punir ? En voulant sanctionner le port du voile, on prend le risque d’entrer dans un rapport de force, souligne le journaliste Louis Daufresne, ce que cherchent les militants islamistes.
Pour sa dernière rentrée avant l’élection, le Rassemblement national a fait une grosse sortie, à la vérité peu surprenante : mettre à l’amende les femmes voilées, y compris dans la rue. De partout on s’étrangle en hurlant à la discrimination et au coup de force constitutionnel. De fait, j’ai tendance à me méfier quand les pouvoirs séculiers s’aventurent dans le champ spirituel, leurs expéditions étant souvent punitives. Depuis la Révolution, l’Église fut spoliée à trois reprises par les promoteurs des droits de l’homme ! Les musulmans ont droit à plus de délicatesse.
À son corps défendant
Car cela fait des décennies que l’on tourne autour du voile, depuis l’affaire de Creil en 1989. À l’époque, cinq intellectuels dont Élisabeth Badinter et Régis Debray se demandèrent si l’année du Bicentenaire de la Révolution ne s’ouvrait pas sur le "Munich de l’école républicaine". La France mettra du temps à réagir — pas moins de 15 ans ! — avec les lois du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes ostensibles à l’école et du 11 octobre 2010 sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public, dite loi sur le "voile intégral". Aussi la proposition du RN n’est-elle pas si nouvelle qu’elle en a l’air puisque les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin et de François Fillon avaient déjà cru bon de poser des limites. Par ces textes, la France a déjà reconnu que le voile pouvait poser un problème.
Car, faut-il le rappeler, porter le voile n’équivaut pas à porter un bermuda, un survêtement, un marcel ou un haut court. Dire "je m’habille comme je veux" passe à côté d’un phénomène collectif. Pour le comprendre, faisons un détour par le foot. Supposons que vous habitiez Paris et que vous soyez fan du PSG. Un matin, sur votre lieu de travail, un collègue se présente en maillot de l’OM. La chose va vous étonner mais rien de plus. Mais si un grand nombre d'employés s'habillent comme lui, l’étonnement va céder la place au questionnement. Quel est le sens de cet affichage ? Que va faire la direction ? Que dit le règlement intérieur ? Si le maillot devient l'emblème d'une minorité active hostile au PSG, que fait-on ? Mécaniquement, ceux qui le portent, quelle que soit la raison et même à leur corps défendant, vont faire le jeu de cette minorité.
Le signe et l’usage
Du ballon rond au voile, on peut tirer deux leçons : la première, c’est qu’un signe ne vaut point par sa nature mais par son usage, comme l’illustrent les travaux de Ludwig Wittgenstein sur le langage. Le sens d’un objet est lié à son usage. Nul n'a jamais questionné le voile de sœur Clotilde dans les films de Louis de Funès, la religieuse à cornettes fonçant à toute biture à moto ou en 2CV. Donc la question est : pourquoi ces femmes portent-elles le voile ? Sont-elles solidaires des régimes qui l’imposent ? Si oui, quelle réponse une démocratie peut-elle apporter à ce type d’allégeance ? La généralisation du voile est récente. Pourquoi assiste-t-on sur notre sol à un mouvement contraire de réaffirmation ? Sans doute ne sommes-nous pas assez désirables. Cette question serait anecdotique si le phénomène n’acquérait pas une dimension massive.
Le problème du nombre
La seconde leçon, c’est que le nombre change la nature d'un problème. Naguère, quelques voiles croisés dans la rue suscitaient notre curiosité. Aujourd’hui, on y décèle une revendication. Je crains qu’en ce début de campagne électorale, le RN ne veuille instaurer un rapport de force sur ce terrain, ce que cherchent les islamistes — qui prendront argument de cette pénalisation pour faire du voile un marqueur victimaire et un étendard de leur marche en avant.












