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Isabelle de la Garanderie : “Le chat nous ramène à notre humanité”

9 min de lecture
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Crédit : shutterstock

Dans "Dieu, les chats et nous", la théologienne Isabelle de la Garanderie propose de regarder autrement nos compagnons félins. Loin des représentations New Age ou des lectures ésotériques auxquelles le chat est souvent associé, elle explore ce que sa présence peut nous apprendre de la Création, de notre rapport aux autres et même de notre relation à Dieu.

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Il suffit d'observer un chat quelques minutes pour mesurer à quel point il échappe à nos catégories. Familier et pourtant indépendant, affectueux sans jamais être tout à fait domestiqué, il partage notre quotidien tout en conservant une part de mystère. Peut-il, pour autant, avoir quelque chose à nous apprendre sur la vie chrétienne ? C'est la question qu'Isabelle de la Garanderie, théologienne, explore dans Dieu, les chats et nous (Desclée de Brouwer), à paraître ce 10 septembre. Entretien.

Aleteia : Pourquoi avoir choisi de consacrer un livre au chat dans une perspective chrétienne ? À quel moment vous êtes-vous dit qu'il y avait là quelque chose de théologiquement sérieux à explorer ?
C'est d'abord un livre qui est né d'une circonstance très personnelle : mon vieux chat est mort à Noël. Il a fallu prendre rendez-vous chez le vétérinaire, décaler des rendez-vous professionnels… et cette disparition a suscité chez moi beaucoup de réflexions. Un ami m'a alors conseillée de travailler sur ce sujet. Je me suis rendu compte que le chat était très largement associé, dans notre culture contemporaine, aux spiritualités New Age, orientales ou ésotériques. En revanche, il y avait très peu de choses sur le chat dans la vie chrétienne, avec une véritable approche théologique. Il existe déjà une littérature chrétienne autour du chien, notamment en lien avec le livre de Tobie, qui mentionne un chien et a notamment inspiré un ouvrage écrit par un dominicain. Mais le chat, lui, semblait largement absent de cette réflexion. Et lorsque j'ai commencé à chercher, je me suis aperçue que j'avais finalement beaucoup de choses à dire.

Le chat a longtemps eu une réputation plutôt sulfureuse dans la chrétienté. Comment est-il passé, symboliquement, de l'animal suspect à l'animal de compagnie préféré des Français ?
Le chat a effectivement connu une histoire symbolique assez mouvementée. J'en ai notamment retrouvé une trace dans une bulle pontificale où il est associé à la chasse aux sorcières. Il faut aussi rappeler que, dans la Bible, les chats sont quasiment absents : on n'y trouve pas de véritable figure du chat domestique. Cette absence a pu contribuer, au fil des siècles, à certaines interprétations symboliques négatives.

L'animal est un don de la Création, mais il ne doit pas devenir un refuge qui nous enferme.

Mais, parallèlement à ces représentations, le chat est progressivement devenu un compagnon du quotidien. Il s'est rapproché de l'homme, notamment parce qu'il rendait des services très concrets : il chassait les souris et protégeait ainsi les réserves de nourriture. Petit à petit, cette proximité utilitaire est devenue une relation de compagnie. Et le chat a fini par prendre une place très importante dans nos foyers.

Où se situe la frontière entre aimer son animal comme une créature de Dieu et lui attribuer une place qui n'est pas la sienne ?
Le chat doit rester à sa juste place. Nous pouvons l'aimer profondément, prendre soin de lui et reconnaître qu'il est une créature de Dieu, mais il ne doit pas prendre toute la place dans notre affectivité. La relation à l'animal ne peut pas devenir une manière de se détourner des autres. Les animaux de compagnie ne doivent notamment pas se substituer aux relations humaines, ni prendre la place d'un enfant. Le pape François a d'ailleurs beaucoup insisté sur cette question. Si vivre avec son chat conduit à se renfermer sur soi, à éviter les autres ou à se couper de toute relation humaine parce que celle-ci serait plus difficile, quelque chose ne va pas. Être chrétien, c'est aussi accepter de servir son frère ou sa sœur, y compris lorsque la relation est moins confortable ou moins gratifiante qu'avec un animal. L'animal est donc un don de la Création, mais il ne doit pas devenir un refuge qui nous enferme.

Vous évoquez notamment saint Philippe Néri, sainte Julienne de Norwich, sainte Hélène ou encore Benoît XVI, qui ont entretenu une relation particulière avec les chats. Pourquoi ces figures vous ont-elles intéressée ?
L'un de mes postulats est que le chat nous ramène à notre humanité. Saint Philippe Néri, par exemple, aurait eu l'habitude d'avoir son chat en laisse, et celui-ci le tirait à lui lorsqu'il était plongé dans ses extases pendant la messe. C'est une image très parlante : le chat le ramenait, en quelque sorte, à son humanité concrète. Cela me paraît intéressant spirituellement. Notre relation à Dieu ne consiste pas à vouloir échapper à notre condition humaine. Au contraire, nous sommes appelés à habiter pleinement notre humanité. Sainte Julienne de Norwich, qui a vécu recluse, constitue un autre exemple intéressant. Dans sa situation de réclusion, le chat était l'un des rares animaux qu'elle pouvait avoir auprès d'elle. Là encore, l'animal n'est pas là pour remplacer Dieu ou pour empêcher la solitude du cœur à cœur avec Dieu. Il peut en revanche lutter contre une forme d'isolement qui, elle, serait délétère.

Toute la Création peut nous parler de Dieu, parce qu'elle est une œuvre de Dieu. L'animal peut donc devenir pour nous un lieu d'émerveillement, d'attention et de contemplation.

Pour sainte Hélène, la tradition rapporte qu'à son retour de Terre sainte, elle aurait fait venir des chats à Chypre, où les serpents étaient nombreux, et aurait demandé à un monastère de prendre soin d'eux. Qu'elle soit historiquement exacte ou non, cette tradition dit quelque chose de notre rapport aux animaux : ils peuvent aussi participer à la vie quotidienne d'une communauté humaine. Enfin, il y a Benoît XVI. J'ai eu l'occasion d'écrire à son secrétaire particulier, Georg Gänswein, qui racontait que le Pape aimait la liberté des chats venant lui rendre visite dans les jardins du Vatican. Il aimait y voir, lui aussi, un don de Dieu.

Vous êtes théologienne : peut-on vraiment dire que Dieu se révèle aussi à travers les animaux, et en particulier à travers nos animaux de compagnie ?
Toute la Création peut nous parler de Dieu, parce qu'elle est une œuvre de Dieu. L'animal peut donc devenir pour nous un lieu d'émerveillement, d'attention et de contemplation. Il nous permet aussi de prendre conscience que nous ne sommes pas seuls au monde : nous appartenons à une Création qui nous dépasse et dont nous avons la responsabilité. Le chat, en particulier, a beaucoup à nous apprendre par sa manière d'être au monde.

Quelles attitudes du chat peuvent-elles alors nous aider dans notre vie chrétienne ?
La première est peut-être le sens de la limite. On dit souvent que les chats dorment beaucoup. Mais nous vivons aujourd'hui dans un monde où tout va très vite, où nous sommes constamment sollicités et où nous avons parfois beaucoup de mal à nous arrêter. Mon vieux chat venait me chercher le soir lorsqu'il sentait qu'il était tard. Il m'obligeait presque à interrompre ce que je faisais. Le sommeil peut sembler être une chose très banale, mais il nous rappelle que nous avons un corps. Or ce corps nous est donné par Dieu. En prendre soin n'est pas du temps perdu : c'est aussi ce qui nous permet ensuite de mieux servir.

Les chats sont fascinants pour cela : ils peuvent passer un long moment à observer une poussière, une ombre, un mouvement presque imperceptible. Ils ont une forme d'attention à l'infime.

Il y a ensuite la capacité à être pleinement présent à ce qui se passe. Le chat habite véritablement le moment présent. Il ne semble pas constamment projeté dans ce qu'il devra faire ensuite. Nous pourrions nous inspirer de cette attitude pour habiter davantage notre propre vie, au lieu de toujours courir vers l'activité suivante.

Vous parlez également de l'attention du chat aux petites choses.
Oui. Les chats sont fascinants pour cela. Ils peuvent passer un long moment à observer une poussière, une ombre, un mouvement presque imperceptible. Ils ont une forme d'attention à l'infime. Je trouve que c'est une belle invitation spirituelle : apprendre, nous aussi, à regarder ce qui est petit. Nous sommes souvent attirés par ce qui est spectaculaire, important, visible. Le chat nous invite à devenir, en quelque sorte, des "chasseurs de l'infime". Cela rejoint profondément la vie chrétienne. Dieu peut se donner à rencontrer dans ce qui paraît insignifiant : un geste, une présence, une rencontre, un détail auquel nous n'aurions pas prêté attention. Enfin, il y a la confiance. Lorsque je prie assise, en tailleur, dans mon coin prière, mes chats viennent très souvent se coucher sur mes genoux. Ils s'abandonnent complètement à moi. Ils ne se demandent pas si je vais les rattraper ou si je vais les laisser tomber : ils font confiance. Et je me dis parfois : j'aimerais savoir m'abandonner à Dieu avec cette même simplicité. Le chat ne m'apprend donc pas une nouvelle théologie. Il me rappelle quelque chose que je sais déjà, mais que j'ai parfois du mal à vivre : la confiance, l'attention, le repos, la présence au monde et l'abandon entre les mains de Dieu. C'est peut-être cela, finalement, que nos chats peuvent nous apprendre : nous ramener à ce que nous sommes, des créatures parmi les créatures, et nous aider à retrouver le chemin de Dieu à partir de notre humanité la plus concrète.

Dieu, les chats et nous, Isabelle Payen de la Garanderie, Desclée de Brouwer, septembre 2024