L’Église fête ce 9 septembre le bienheureux Frédéric Ozanam, l’un des premiers intellectuels catholiques à avoir parlé de "démocratie chrétienne". Le théologien Christophe Marmorat et l’historien Charles Vaugirard, auteur de "la Pensée politique de Frédéric Ozanam", rappellent comment le fondateur de la Société Saint-Vincent-de-Paul voyait déjà à son époque le clivage entre l’arbitraire politique moderne et une politique d’inspiration chrétienne fondée sur le droit naturel.
Voici la campagne présidentielle 2027 pleinement lancée. La situation est singulière puisque le chef de l’État sortant, Emmanuel Macron, ne peut pas se représenter. Un cycle de dix ans se referme. La fête du bienheureux Frédéric Ozanam, ce 9 septembre, dont on se souvient qu’il a été béatifié par Jean Paul II en 1997, à l’occasion des JMJ, comme l’un des fondateurs de la doctrine sociale de l’Église, nous donne l’occasion de repenser notre République et l’exercice de la démocratie. Dans ce contexte, il est opportun de s’interroger sur la voix du christianisme en politique, et plus spécifiquement sous l’angle de la démocratie chrétienne dont Ozanam fut l’un des inventeurs.

Deux visions de la politique
Intellectuel catholique de la première moitié du XIXe siècle (1813-1853), Ozanam a aussi bien œuvré pour l’action de charité en fondant la Société Saint-Vincent-de-Paul avec quelques amis étudiants (1833). C’est aussi un penseur engagé qui crée un journal, l'Ère nouvelle en 1948, au moment de la naissance de la IIe république. En avril 1848, le jour de l’élection des députés à la Constituante, il publie un article qui fera date : "Les deux républiques". Ce texte, qui n’a rien perdu de son actualité, oppose une république du droit positif, sans transcendance divine et qu’on pourrait qualifier aujourd’hui d’ultralibérale, et une république d’inspiration chrétienne. La première n’est pas sans rappeler le modèle proposé par Thomas Hobbes. La seconde, loin de remettre en cause les acquis de la Révolution, repose sur le droit naturel et la conscience morale qui doit guider le législateur. Elle ancre la devise républicaine dans l’Évangile.
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Les dégâts du positivisme juridique
La république ultra libérale que dénonce Ozanam n’a d’autre limite que celle que le législateur veut bien se donner. Tout est possible avec un vote majoritaire. Aucune éthique transcendante n’a force de loi : c’est la définition du positivisme juridique, pensée qui domine les systèmes juridiques occidentaux depuis le XXe siècle et qui a été théorisée par le grand juriste Hans Kelsen. Ainsi, tout devient possible, y compris le pire, pourvu que les procédures soient respectées et qu’il y ait un assentiment populaire. Ozanam a vu apparaître ce système en observant les débats politiques de son temps. Il voyait des hommes politiques athées, libéraux ou socialistes, penser la politique sans aucune transcendance. Et il a compris que cela ne conduirait qu'à la tyrannie alors que le droit naturel protège l’humanité en lui donnant des limites. Actuellement, nous voyons très bien les dégâts du positivisme avec, côté progressiste, les lois dites sociétales, comme par exemple l’euthanasie, ou à droite, la dérive démagogique et brutale de Donald Trump aux États-Unis. Nos vies politiques manquent de repères éthiques transcendants. Les dirigeants suivent l’air du temps, que ce soit sur des questions portant sur la vie et la structure familiale, ou sur la paix et les questions migratoires. Dans les deux cas, ils font fi de la dignité humaine, qui devrait pourtant être le principe fondamental et non-négociable de toute politique, comme le rappelle la doctrine sociale de l’Église. En l’absence de référence transcendante, ces régimes s’autojustifient, et en réalité en viennent à s’idolâtrer eux-mêmes.
Le chrétien dans le monde peut faire sienne la devise de la République en la nourrissant de l’Évangile.
Christianisme et république
Mais si Ozanam dénonce cette république "positiviste", il établit un pont entre le christianisme et la république, ce qui est remarquable à une époque où l’Église comptait beaucoup de contrerévolutionnaires. Il appelle à une pratique mesurée de la liberté, une république qui garantit la liberté de tous et non pas seulement celle d’une majorité politique. Une liberté qui s’exerce en notre for intérieur face à Dieu. Fondateur de la société Saint-Vincent-de-Paul, on croirait entendre le pape François quand Ozanam parle d’une "égalité de protection avec une préférence manifeste" pour les plus pauvres. Enfin il évoque la fraternité qui devient un devoir facile "entre ces fils d’une même chair et d’un même sang". Il écarte la "fiction légale des jurisconsultes modernes" pour en appeler au pays réel habité d’hommes aux pensées communes, aux souffrances identiques et qui valent souvent mieux que les intellectuels qui pensent le monde !
La voie de la démocratie chrétienne
À l’aube d’une élection présidentielle majeure dans l’histoire de la Ve République, Frédéric Ozanam, dont la pensée remonte à près de 180 ans, semble décrire avec acuité notre République d’aujourd’hui. Comme il le croyait, le chrétien dans le monde peut faire sienne la devise de la République en la nourrissant de l’Évangile. Un sursaut de la démocratie chrétienne est-il possible ? Son message, loin d’être suranné et pourtant en berne depuis la IVe République, incarne une parole forte dont la boussole évangélique peut montrer un chemin juste dans un monde chaotique aux bouleversements multiples.
Notre monde a grandement besoin de retrouver cette vision chrétienne de la démocratie. Frédéric Ozanam a montré le chemin en 1848. Le pape Léon XIV aussi. Quand il a reçu les parlementaires du PPE, il leur a demandé de "préserver le lien entre droit naturel et droit positif". Notre temps, marqué par les atteintes à la vie humaine, à la paix et aux droits de l’homme doit d’urgence redécouvrir une éthique universelle et transcendante. L'œuvre de Frédéric Ozanam, précurseur de la doctrine sociale de l’Église comme le qualifiait Jean Paul II, peut y aider.












