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Derrière la lutte contre le voile, le recours au délit idéologique

8 min de lecture
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Crédit : Aleteia

La polémique sur l’interdiction du voile islamique masque en réalité un recours au délit idéologique, s’inquiète la philosophe Marianne Durano. Là où la loi contrôle la violence, il pourrait s’agir demain de s’en prendre à toute pensée non-conforme.

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Mardi 1er septembre, journée de rentrée pour les petits Français qui se remettent à peine d’un été caniculaire. Curieusement, c’est ce jour-là que le député Jean-Philippe Tanguy choisit pour confirmer sur BFM-TV que le RN interdirait le port du voile islamique dans l’espace public en cas de victoire de Marine Le Pen en 2027. Si certains rêveurs avaient encore l’espoir que les catastrophes estivales puissent pousser les enjeux écologiques dans le débat des présidentielles, les voilà fixés. Tandis qu’à gauche on continue à lutter contre la famille "traditionnelle", à droite on ressort les vieilles polémiques identitaires : comme dirait Hegel, on recuit toujours le même vieux chou. 

Débats stériles

Pendant ce temps, ce ne sont pas seulement les femmes musulmanes qui se voilent la face : c’est toute une société qui perd un temps précieux en débats stériles, plutôt que de réfléchir activement aux moyens de répondre à l’urgence écologique. Je ne reviendrai pas sur les arguments mobilisés de toutes parts contre cette mesure, à la fois non-constitutionnelle, liberticide, et inapplicable. Où commence et où finit le voile islamique ? Comme le distinguer d’autres types de voiles ? Etc. Je me souviens d’un proviseur particulièrement à cheval sur les questions de laïcité qui avait demandé à une collègue noire d’ôter un bandeau un peu trop large à son goût, sous prétexte que c’était un signe religieux… Avant de crier au racisme, je précise qu’il m’avait également convoquée pour avoir porté un bonnet dans l’enceinte de l’établissement, à l’aube d’un matin glacial de décembre. Pourra-t-on bientôt être confronté aux mêmes situations absurdes pour avoir voulu se coiffer de manière trop originale en allant promener son chien ? Pendant ce temps, notons qu’il s’agit toujours de légiférer sur le corps des femmes, leurs cheveux, leur apparence : on attend une polémique sur le port du kaftan ou de la djellabah pour les hommes.

Le délit idéologique

En réalité, le débat sur le voile occulte les autres mesures proposées par le RN, et qui sont à mes yeux encore plus problématiques. Derrière le voile, il s’agit en effet de détruire toute une infrastructure sociale et idéologique, l’islamisme diffusé, par exemple, par les Frères musulmans, en s’attaquant à ses lieux de culte, ses associations, ses financements, etc. L’État pourrait par ailleurs, si le RN atteint ses objectifs, geler les avoirs des personnes propageant "l’idéologie islamiste", ou les écarter de la fonction publique, tout en donnant aux employeurs les moyens de les licencier pour "faute grave". En d’autres termes, il s’agirait moins de prévenir la radicalisation violente en empêchant les fanatiques de passer à l’acte, que de lutter directement contre "l’idéologie" qui l’alimente. 

À moins de n’avoir aucune idée propre, on est toujours l’idéologue de quelqu’un.

Ce que propose le RN, c’est donc bien le rétablissement du délit d’opinion, et donc de la censure. Ce qui m’inquiète, dans les débats entourant cette série de mesures, c’est l’emploi abusif du terme "idéologie", censé désigner un ensemble de thèses cohérentes et incompatibles avec la République française. Il ne s’agit plus ici de dénoncer les appels à la haine ou les discours violents — il y a déjà des lois pour cela — mais bien un socle d’idées plus ou moins bien définies, dont on ne sait pas à qui il revient de délimiter les contours. Les catholiques s’émeuvent peu de ce risque, parce qu’ils imaginent que "l’idéologie" désigne nécessaire les idées et la religion des autres. Mais qui peut garantir qu’un tel précédent ne condamnera pas bientôt comme "idéologiques" tous les discours qui semblent contredire les directives de l’État, par exemple la contestation de l’IVG, de l’euthanasie ou encore de la sexualité hors mariage ? Pour bien des Français, les positions de l’Église catholique relèvent elles aussi de "l’idéologie"... À moins de n’avoir aucune idée propre, on est toujours l’idéologue de quelqu’un.

Rapports de force

Pour la petite histoire, l’idéologie fut d’abord une discipline scientifique fondée par le philosophe Destutt de Tracy, consistant à étudier la formation des idées via l’analyse des sensations. Historiquement, les "Idéologues" soutiennent l’indépendance de la science, la liberté de la presse et de l’éducation, ainsi que la laïcité. S’ils soutiennent l’accès au pouvoir de Napoléon, ce dernier s’empresse de leur tourner le dos en 1801, lorsqu’il rétablira la censure en faveur de l’Église catholique (c’est le concordat). C’est à lui qu’on doit la connotation péjorative du mot "idéologie", devenu désormais synonyme de partialité et d’obscurantisme, par l’un de ces retournements sémantiques dont l’histoire a le secret.

S’attaquer à l’idéologie sans interroger les structures sociales et économiques qui le produisent, c’est confondre la proie et l’ombre

Autre rebondissement surprenant de l’histoire des idées, le prochain à dénoncer l’idéologie, après Bonaparte, n’est autre que Karl Marx, qui accuse, dans l’Idéologie allemande, la philosophie idéaliste de "marcher sur la tête", en imaginant que ce sont les idées qui mènent le monde, et non les structures économiques et les rapports de pouvoirs qu’elles impliquent. Pour Marx, et après lui pour les théoriciens de l’école de Francfort (Adorno et Horkheimer, ou encore Herbert Marcuse, tous d’extrême-gauche), l’idéologie dominante n’est que le maquillage philosophique des infrastructures économiques qui les produisent. L’idéologie n’est que le reflet, dans la sphère des idées, de rapports de pouvoir concrets. En ce sens, Marine Le Pen est la digne héritière de Karl Marx, lorsqu’elle dénonce, derrière l’idéologie islamique, l’influence de puissances étrangères et l’expression d’un rapport de force larvé au sein de la société française. Cependant, s’attaquer à l’idéologie sans interroger les structures sociales et économiques qui le produisent, c’est confondre la proie et l’ombre, couper l’herbe sans arracher ses racines, tout en donnant à l’État les moyens légaux de condamner toutes les idées qui lui sembleront contraires à son bon fonctionnement.

L’échec de l’État

Je repense à l’excellent podcast de Delphine Saltel pour Arte Radio, "Que sont-ils devenus ?", dans lequel cette ancienne prof de français en REP retrouve un dénommé "Ange" (ça ne s’invente pas), la terreur du collège, devenu 15 ans plus tard un employé modèle, alors même que d’autres camarades, plus prometteurs, ont fini en prison. Au fil de la discussion, on comprend que si Ange s’en est sorti, n’en déplaise aux convictions laïques de la journaliste, c’est grâce à sa conversion à l’islam, dans une forme plutôt radicale. L’ancien caïd a cessé de boire et de rapper, délaissant l’ivresse de la transgression pour les joies de la prière. L’islam, dans son cas, a réussi là où la République a échoué. Doit-elle, pour lutter contre l’idéologie, fermer sa mosquée et verbaliser ses consœurs ? Dans cette cité de Meaux, où Delphine Saltiel mène son enquête, l’islam est devenu une infrastructure plus performante que l’État pour créer du lien, repêcher les jeunes à la dérive, et faire régner l’ordre dans le quartier. Et si "l’idéologie islamique" n’était, au fond, que l’expression de cette solidarité communautaire que notre République laïque n’arrive plus à susciter entre ses ressortissants, faute d’un projet suffisamment fédérateur pour l’avenir ? Et si en 2027, plutôt que de lutter contre les "idéologies", qu’il s’agisse de l’islam ou de la famille traditionnelle, nos représentants politiques de droite et de gauche parvenaient à élaborer une vision un peu enthousiasmante de notre futur commun, par exemple en prenant enfin au sérieux les enjeux écologiques ? Comme l’aurait dit Napoléon, se moquant des Idéologues : "On peut toujours rêver".