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Anne Peregrini : “Ne laissons pas se perdre la mémoire des anciens” 

6 min de lecture
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Crédit : Chloé Besson

Anne Peregrini

Alors que la loi fin de vie jette l’opprobre sur les personnes fragiles, n’est-il pas temps de transformer notre regard ? Et d’abord celui sur les personnes âgées, qui peuvent être des mentors pour tout un chacun. C’est la conviction d’Anne Peregrini, co-autrice d’"Avant de partir, je voulais te dire…" (2024), émouvant recueil de témoignages dont elle espère qu’il fera des émules.

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Regard bleu pétillant, voix enjouée et débit rapide : Anne est de ces femmes dont le dynamisme et la force de conviction emportent tout sur son passage. De mère française et de père italien, cette globe-trotteuse aux multiples engagements a fini par poser ses valises à Paris en 2013, histoire que ses deux enfants évoluent dans un cadre stable. Une pause dans sa carrière virevoltante lui a permis de se consacrer à ce livre qui encourage le dialogue entre générations et valorise la transmission. 

Aleteia : Votre parcours est pour le moins atypique. Pourriez-vous en extraire la substantifique moelle ?
Anne Peregrini : C’est vrai que j’ai eu plusieurs vies ! D’abord sur le terrain, au Moyen Orient, comme enquêtrice politique et sociale pour les Nations unies et différentes ONG : j’ai vécu à Gaza, Jérusalem, Amman [capitale de la Jordanie, ndlr], Beyrouth, Doha [capitale du Qatar, ndlr], avec des allers-retours à New York, au siège de l’ONU. Le fil rouge de mes différentes missions était d’œuvrer pour la paix. Des exemples ? Le soutien aux femmes jordaniennes en politique, le sort des prisonniers masculins mineurs à Beyrouth… Mais après dix années sur le terrain, j’ai eu envie de fonder une famille. Ce qui m’a conduit à changer de vie.

Comment ce désir s’est-il traduit concrètement ?
Avec mon mari, nous avons décidé de prendre racine en Europe, à Paris : d’abord consultante ici et là, j’ai fait le choix d’arrêter de travailler entre 2008 et 2015, pour passer plus de temps avec nos enfants. Pour autant, j’ai continué à faire du bénévolat : depuis 35 ans que je m’y adonne, ça me tient vraiment à cœur ! Actuellement, je suis bénévole à la soupe Saint-Eustache et m’implique dans les enterrements des personnes de la rue. Ce sont mes engagements qui sont à l’origine du livre.

«J’ai entendu parler de "testament moral", un écrit que rédigent ceux qui avancent en âge pour leur descendance.»

Quels engagements précisément ?
Ceux que j’ai eus auprès des personnes âgées. Elles m’ont toujours attirée, peut-être parce que j’étais très proche de ma grand-mère italienne, Nonna, à laquelle je rends hommage dans Avant de partir, je voulais te dire… En Italie, où j’ai vécu jusqu’à 26 ans, je rendais visite à des personnes âgées dans le cadre d’une association catholique. Plus tard, à New York, je me suis formée à l’accompagnement des personnes en fin de vie au Jewish Center for Family Affairs. Je ne suis pas juive, mais catholique, mariée à un Pakistanais anglais élevé dans la religion musulmane : nos enfants sont baptisés, mais j’évolue à mon aise dans des univers religieux variés. Dans ce centre, j’ai entendu parler de "testament moral", un écrit que rédigent ceux qui avancent en âge pour leur descendance : ils y consignent ce qui leur paraît essentiel dans la vie. J’ai demandé à Nonna de se prêter au jeu, ce qu’elle a fait. Ce texte, lu sur son lit de mort, m’a profondément émue.

D’où l’idée de collecter d’autres témoignages de personnes de plus de 80 ans ?
J’ai proposé à un vieil ami, Marc Teynier, journaliste et cadre du monde associatif, de réaliser un film avec lui sur ce thème, dont il ignorait tout. Aucun producteur n’étant prêt à s’engager sur ce sujet de la vieillesse et de la mort, nous avons changé notre fusil d’épaule : pourquoi pas un livre ? Onze octogénaires ou nonagénaires, hommes et femmes, au profil très différent, ont accepté de nous rencontrer : ils nous ont résumé leur vie à grands traits et en ont dégagé ce qui leur paraissait important.

Pourquoi cette notion de transmission vous est-elle si chère ?
La transmission, c’est un acte d’amour. De la part de celui qui recueille le bilan existentiel d’un autre parce que c’est une manière de le reconnaître dans sa dignité : "ta vie compte à mes yeux". Mais aussi de la part du témoin, qui tire des leçons de son passé pour les léguer aux générations suivantes. Les maillons de chaque histoire composent l’histoire collective. Cela rend plus sûrs les pas des vivants : on sait mieux où l’on va en sachant d’où l’on vient.

Le livre a été si bien accueilli qu’une version poche vient de sortir. En avez-vous été surprise ?
Oui ! Car je me heurtais souvent à des clichés du style "ça doit être déprimant de passer ta vie auprès des vieux" ! Or, sans rien idéaliser de cette tranche de vie qui voit diminuer nos capacités, elle ne se réduit pas à des pertes. Après toutes ces rencontres, j’aborde plus sereinement la vieillesse qui comporte son lot de petits bonheurs insoupçonnés, pour peu que l’on s’y prépare en amont et que l’on sorte de soi. 

«Marc et moi avons été frappés par ce qui traverse tous les témoignages : l’importance de la famille et des liens en général.»

Comment s’y prépare-t-on ?
En faisant de temps à autre le point sur sa vie, le sens qu’on lui donne, les valeurs qui l’animent. Marc et moi avons été frappés par ce qui traverse tous les témoignages : l’importance de la famille et des liens en général. Ces liens nous constituent. Ce qui nous a fait chaud au cœur, c’est que nos lecteurs mettent leurs pas dans les nôtres : nous avons eu de nombreux retours en ce sens. Je pense à un homme qui avait rompu tout contact avec sa mère et lui a offert le livre. Le dialogue se renoue peu à peu entre eux, même si c’est lent et délicat. Si notre recueil suscite pareilles initiatives, il atteint son but.

Quelles leçons tirez-vous pour vous-même de cette aventure ?
La conviction que toute vie, même la plus apparemment banale, est un trésor. Et qu’on est vivant jusqu’au bout. Aujourd’hui scénariste pour des courts-métrages, je suis attirée par des sujets lourds (vieillesse, handicap…) mais porteurs de vie. Avec Marc, en 2017, nous avions déjà réalisé un film sur la mucoviscidose [un documentaire sur TF1 intitulé "Sous son regard, le combat continue"]. La confrontation avec la fragilité dépouille : les échanges sont vrais, empreints de bienveillance. Or, dans le climat de tensions sociales qui marque la France en ce moment, tout ce qui favorise la fraternité est précieux.

Pratique

Avant de partir, je voulais te dire... Dialogue entre générations, Anne Peregrini et Marc Teynier, Ed. Pocket, 292 pages, mai 2026, 8,90 euros.