Tous deux sont américains, tous deux sont missionnaires, tous deux sont évêques. Le premier, Léon XIV visitera la France dans quelques jours. Le second, Mgr Fulton Sheen sera béatifié le 24 septembre 2026, veille du voyage pontifical. Pour le père de Guillaume de Menthière, la béatification de cet archevêque "télévangéliste" est une bonne nouvelle, qui nous rappelle qu’il est possible d’être charismatique et médiatique en demeurant dans la sainteté.
Tous les influenceurs, les youtubeurs, les communicants, les missionnaires du numérique et de l’IA vont trouver désormais en lui un saint patron ! Certes, Mgr Fulton Sheen (1895-1979) eut des prédécesseurs. Comment oublier saint François de Sales (+1622), patron des journalistes, évêque lui aussi, qui, dans tout le Valais, distribuait des tracts et placardait des affiches pour faire revenir à la foi catholique les âmes gagnées par la Réforme ? Ou encore le père Maximilien Kolbe (+1941) qui tirait à un million d’exemplaires son journal Le Chevalier de l’Immaculée et n’hésitait pas à publier en japonais des ouvrages à la gloire de la Vierge Marie ! On rencontre chez bien des saints cette passion de faire connaître l’Évangile au plus grand nombre en utilisant les moyens de communication les plus modernes. Mgr Sheen est de ceux-là. On connaît la notoriété qu’il s’est acquise à travers ses émissions de radio L’heure catholique, diffusées pendant près de vingt ans, ou de télévision La vie vaut la peine d’être vécue suivie par quelque 30 millions de téléspectateurs aux États-Unis et qui lui valurent la prestigieuse distinction d’un Emmy Award en 1952 !
Faut-il se méfier des charismes ?
Premier de la classe, élève brillant, doué de dons généreux, orateur hors pair, bien doté par la nature, Fulton Sheen avait tout pour céder à la séduction du prestige social, aux tentations de la facilité mondaine… Mais il ne transigea pas et choisit résolument de s’amarrer au Christ, restant vissé sur le Définitif ! Il est un bon modèle pour bien des chrétiens, missionnaires ardents, zélés pour l’Évangile, mais qui risquent de se laisser emporter par la gloriole humaine. Hélas, combien de prêtres talentueux, stars des réseaux sociaux, ou adulés par de petites coteries médiatiques, ont fini par sombrer, abandonnant la foi, les mœurs et l’humble obéissance à l’Église !
Les charismes, en effet, ne sanctifient aucunement ceux qui les ont reçus. Comme on dit en théologie : la grâce gratis data ("gratuitement donnée"), diffère de la grâce gratum faciens ("rendant agréable à Dieu"). Certains reçoivent des dons (d’orateur, d’artiste, de communicant…) pour le bien de la communauté tout entière. Cela ne leur procure aucune qualité d’âme particulière. Comme le dit l’Apôtre : "Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit" (1 Co 13,1).
Un saint bourré de talents
Ces derniers temps, la découverte des turpitudes de tant de vedettes ecclésiastiques a rendu plus que suspecte la détention de charismes… On se méfie des prêtres trop en vue, des chrétiens trop en vogue. Les succès apostoliques deviennent motifs de soupçon et de jalousie. Les avancées missionnaires sont sujettes à caution et systématiquement décriées comme louches et douteuses. Les triomphes pastoraux cachent quelque chose et les moindres flammèches d’enthousiasme sont immédiatement éteintes par les extincteurs de la suspicion et de la médisance. Ajoutez à cela la détestation très française de la réussite, et vous comprendrez ce climat lentement instillé où la médiocrité est seule supportable…
Voilà pourquoi, dans l’atmosphère étouffante de la morne plaine ecclésiale, la béatification de Mgr Sheen est une bonne nouvelle. Elle vient nous rappeler qu’il est possible d’être doué, bourré de talents et saint : quelle bouffée d’oxygène ! À l’encontre de la lamination générale de tout ce qui dépasse et de tout ce qui brille, Mgr Sheen a su faire cohabiter un grand succès et une véritable popularité avec une fidélité et une docilité sans faille au Christ et à son Église. Ce ne sont évidemment pas ses évidents charismes de communicant qui lui valent d’être prochainement béatifié, mais bien la qualité de sa foi et l’intensité de sa charité. Lacordaire, grand orateur lui aussi, disait à propos de saint Jean-Marie Vianney, moins doué pour la prédication : "Quand je prêche, je remplis Notre-Dame, mais quand le Curé d’Ars prêche, il remplit les confessionnaux…" Semblablement, après avoir lu à deux voix avec Mgr Sheen le psaume 123 (Le Seigneur est mon Berger) le grand acteur américain Richard Burton confessait : "Moi je connais le psaume, mais lui, il connaît le Berger !"
L’ancrage eucharistique
Dans son autobiographie posthume (Treasure in Clay – "Un trésor dans un vase d’argile", 1980, I), Fulton Sheen rapporte ce petit événement décisif de son existence. À l’âge de huit ans, tandis qu’il servait la messe de l’évêque, il fit tomber par inadvertance une burette de vin qui se brisa. Cela aurait pu, à cet âge, être un traumatisme qui l’éloignât définitivement de la messe et de la foi. Il aurait pu être puni et rejoindre les rangs de trois mauvais garçons, ses contemporains, dont il rapporte lui-même qu’ils furent expulsés d’écoles religieuses pour des fautes bénignes : Hitler, Mussolini et Staline (The Priest is not his own - "Le prêtre ne s’appartient pas", 1963, III)… Mais l’évêque dont il servait la messe, au lieu de se courroucer, le rassura et lui prédit qu’un jour il deviendrait, lui aussi, évêque… La prophétie se réalisa bien des années plus tard.
Cette petite anecdote à la saveur eucharistique suggère déjà quelques traits de l’apostolat du futur Mgr Sheen. Et par-dessus toute la place centrale de la messe et de l’adoration. Même aux plus forts moments de sa gloire médiatique et de son énorme travail de conférencier célèbre, il ne transigea pas sur son "heure sainte" d’adoration du Saint-Sacrement. Ainsi put-il devenir une véritable star, sans sombrer dans le vedettariat et la facilité mais en gardant fidèlement le cap. Car s’il usait avec brio des moyens les plus contemporains de communication, c’était au profit d’une doctrine pérenne et moyennant un travail de titan. Prêtre antique dans un homme nouveau, il restait à la page et à la pointe du progrès technique pour demeurer le héraut de la Tradition la plus sûre et la mieux ancrée. N’avait-il pas lu, à l’université de Louvain en Belgique, l’intégralité de l’œuvre de saint Thomas d’Aquin ? et en latin, s’il vous plaît ! Il était au service d’un message irréformable : celui de l’Évangile. L’Évangile éternel sans compromission avec les opinions du moment. Car, comme il le disait avec cet humour qui le caractérisait : "Épouser les idées du temps, c’est se condamner à être veuf bientôt !"












