L’historien Paul Airiau revient sur son analyse de la situation de l’Église en France que va rencontrer Léon XIV, avec un diagnostic sévère mais qui peut faire réfléchir. Depuis plus de deux siècles, estime-t-il, les catholiques français ont tout essayé, mais la plupart de leurs espoirs ont été déçus. Pour lui, ils ont préféré l’espoir à l’espérance, la seule mesure qui vaille. Une analyse à rebrousse-poil non consensuelle qui peut ouvrir la réflexion.
Depuis deux bons siècles, les catholiques français — j’entends : pas les credenti, les baptisés, le tout-venant, mais les perfecti, les impliqués, les militants, ceux qui suent pour la boutique ecclésiale — sont passés d’espoir en espoir, dans une espèce de danse sans fin. Ils ont espéré le renouveau de l’Église par l’alliance avec le trône, en travaillant à renouer la chaîne des temps. Ils ont préféré la déliaison avec l’État, pour que l’Église libre dans l’État libre puisse accomplir sa mission dans des temps nouveaux. Ils ont pensé que l’enseignement et l’éducation par des congrégations dédiées permettraient de reconstituer des générations de chrétiens et de chrétiennes. Ils se sont persuadés que la défense des États pontificaux et du Pape mobiliserait les foules.
Dans le nationalisme intégral ou la démocratie
Ils se sont livrés à corps perdus dans la quête du peuple nouveau, ouvrier et bientôt prolétarien, dans la défense de ses intérêts et la réforme de la législation, convaincus qu’ils christianiseraient intensément ceux que les bourgeois écrasaient avec la complicité de l’État libéral. Ils ont quadrillé l’espace social en baptisant tout et plus que tout, du bétail à la machine à vapeur en passant par la bicyclette devenue le palefroi des curés nouveaux chevaliers des temps modernes, convaincus qu’en se démultipliant ils reconstruiraient l’emprise catholique. Ils ont créé des mouvements, fait de l’action catholique, des syndicats, des caisses de solidarité, des bibliothèques et bien plus encore, sûrs qu’ils constituaient une armée de choc prête pour la subversion socio-civique.
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Ils ont adulé la France fille aînée de l’Église, apposé le Sacré Cœur sur le drapeau national, et tenté de refaire les gesta Dei per Francos, afin que revienne le Moyen Âge et que tout soit sauvé. Ils ont versé dans le nationalisme intégral ou la démocratie, croyant dur comme fer que ce serait le premier pas vers la nouvelle chrétienté. Ils sont devenus avec joie les cadres nouveaux d’un pays à reconstruire, fers de lance d’une modernisation effrénée qui manifestait à la face du monde le souci catholique du progrès du genre humain, prélude à la conversion évidente au catholicisme.
Plus d’autres voies possibles
Ils ont volontiers renoncé à ce que l’Église se confonde avec la société, croyant d’un seul coup que leur conversion partielle à la modernité libérale leur offrirait une place de choix dans la construction d’un monde en voie de socialisation. Ils se sont brièvement livrés à une débauche de gauchisme, sachant scientifiquement que l’avenir brillait à l’Est et que c’était la voie de l’Église. Ils ont endossé à des degrés divers la nouvelle évangélisation, pensant qu’il n’y avait plus d’autres voies possibles et que c’était la seule bonne. Ils ont même fini par vouloir se transformer en hôpital de campagne à coloration écolo, car être la voiture balai de la modernité avancée finirait bien par rapporter quelque chose.
Espoirs déçus
Bref, pendant plus de deux siècles, ils se sont convaincus qu’ils avaient trouvé la martingale et qu’infailliblement la décadence inéluctable de la France entrée en modernité finirait par faire s’imposer la solution catholique. C’est peu de dire qu’ils ont été systématiquement déçus. Non pas qu’ils n’aient rien réussi. Ils eurent des succès, ils maintinrent des positions, voire reprirent du terrain, et longtemps ils limitèrent la casse. Ils eurent ainsi des espoirs, de grands, de magnifiques espoirs, mais qui n’aboutirent jamais à ce que soit effectivement bâtie en France la Jérusalem céleste et que règne le Sacré Cœur ou le Christ Roi. Mais tout cela n’a pas empêché qu’il n’y a plus désormais qu’un écorché décharné d’Église catholique en France, que les Français se sont collectivement et volontairement arrachés à leur matrice chrétienne et, qu’en matière de ressources, de clercs, de permanents, de militants, de pratiquants, on arrive à l’os — et si on n’y est pas encore, c’est qu’on a encore pour un temps les moyens d’importer à tire-larigot du prêtre non occidental, qu’on sous-paye des convaincus pour faire tourner les services essentiels, qu’on liquide progressivement le patrimoine et qu’on réduit la voilure.
Et pourtant, plutôt que de regarder froidement, lucidement, sérieusement, frontalement cet état de fait, les perfecti cherchent encore de l’espoir partout là où c’est possible — dans une fugace émotion autour d’une cathédrale qui brûle et qu’on restaure, dans l’inattendue croissance des baptêmes d’adultes, dans des réservations de train pour la venue d’un Pape. Et même cela n’est en fait que pâle consolation. Comme s’ils s’abandonnaient totalement à l’idée qu’une divine intervention renversera la situation, oubliant que d’autres Églises aussi glorieuses que la leur ont disparu sans que Dieu lève le petit doigt pour elles.
La seule mesure de l’espérance
Finalement, c’est l’espérance qui a été insidieusement expulsée. L’espérance, pas l’espoir ; la vertu théologale, pas l’illusion mobilisatrice. L’espérance, celle qui permet de savoir dans la foi, envers et malgré tout, non pas que l’Église en France va renaître de ses flammèches et que des signes le disent, mais que le salut est offert à tous, que le Christ est vainqueur de la mort, qu’il viendra de nouveau dans la gloire et que ce sont les seules choses qui comptent quand bien même tout s’effondre. Pour le dire autrement, depuis plus de deux siècles, les catholiques français ont espéré bien trop bas : à la mesure du salut de leur institution ecclésiale qu’ils ont tendance à idolâtrer — une forme d’autocélébration rassurante.
Mais ils ne se sont pas situés au niveau de la seule mesure qui vaille, l’espérance, authentique don de Dieu qui permet de faire ici-bas ce qu’on a à faire pour que le salut donné dans le Christ se déploie, et d’endurer les temps qui sont et ceux qui viennent et ceux qui seront terribles, à la toute fin. Il n’est jamais trop tard pour s’y livrer et pour renoncer aux vains espoirs, aux douces illusions et aux factices consolations.












