La véritable asymétrie dans la guerre ne réside pas dans l’armement, mais dans l’éthique du combattant. Dans un monde éclaté, il n’y a plus de références morales communes, analyse le géopolitologue Jean-Baptiste Noé. Désormais, la question de la morale se pose encore différemment avec la robotisation militaire.
Moraliser la guerre, c’est maintenir dans un cadre humain une pratique qui peut très aisément devenir inhumaine. En guerre, la question de la morale n’est pas rhétorique ou accessoire, elle est la condition pour qu’un soldat conserve son humanité, même en menant une action qui vise à détruire des biens matériels et des êtres humains. La guerre est moralisée à la fois dans sa finalité (la guerre juste, pourquoi je fais la guerre, pour quelle fin) et dans sa pratique (ce que je peux faire, ce qui est interdit).
Juger les criminels
Pour faire respecter la morale, on peut compter sur la bonne formation et la conscience morale des soldats et des officiers, mais aussi sur la répression et la sanction de ceux qui enfreignent ce code moral. Le XXe siècle a ainsi vu apparaître des cours de justice post-conflits pour juger les criminels de guerre, que ce soit Nuremberg pour les crimes nazis ou les tribunaux sur le Rwanda et la Yougoslavie. Le jugement vise plusieurs finalités : sanctionner les criminels, afin de satisfaire les victimes, dissuader toute action, en montrant qu’il n’y a pas d’impunité et que les criminels peuvent être retrouvés et arrêtés, y compris loin de leur pays, contribuer à la réconciliation entre les nations. Cette dernière opération est la plus délicate, comme on peut le voir au Rwanda et en Serbie, où la légitimité du tribunal pénal international est contestée, dans ses fondements et dans le rendu de ses jugements.
Le TPI est pourtant l’une des tentatives les plus abouties pour faire advenir un droit international qui place les victimes au-dessus des États et qui garantisse une norme internationale commune. Or, depuis une vingtaine d’années, c’est bien cette norme qui est combattue, étant perçue comme trop occidentale, trop liée au "vainqueur". Un reproche qui n’est pas exempt de mauvaise foi, tant il permet aussi à des États, sous couvert de lutte contre l’Occident, de s’affranchir de la norme commune, de protéger ses criminels de guerre et d’échapper à toute justice.
Des actes jamais isolés
Les braises de la guerre de Yougoslavie ont ainsi été ravivées cette semaine avec le décès du général Ratko Mladic dans sa prison de La Haye. Condamné en 2017 pour génocide, crime de guerre et crimes contre l’humanité, pour le bombardement de Sarajevo lors du siège de la ville et pour sa participation au massacre de Srebrenica (plus de 8.000 civils assassinés en une semaine), Mladic est vu comme le visage de la terreur de la guerre en Yougoslavie, mais perçu comme un héros en Serbie, qui lui a organisé des funérailles nationales. Autour de Mladic se déchirent des mémoires et des interprétations différentes, qui rendent difficiles la réconciliation et l’entente entre les différents peuples de l’ancienne Yougoslavie.
Si les jugements des criminels de guerre sont légitimes, ils se heurtent sans fin aux choix des personnes arrêtées et condamnées, étant entendu que les actes ne sont jamais isolés ni le fait d’une seule personne : pourquoi tel général et pas tel autre, pourquoi le chef de tel régiment et pas les hommes qu’il avait sous ses ordres ? La légitimité des jugements se trouve limitée par le fait qu’il est impossible de juger tout le monde ; choisir suppose une partialité qui est ensuite contestée.
Face aux crimes
L’asymétrie militaire déstabilise les armées occidentales. Usage des enfants soldats en Afrique, qui sont de véritables guerriers, souvent désinhibés par l’usage de drogue et faisant preuve d’une violence hors norme ; usage du viol comme arme de guerre, comme ce fut le cas en Yougoslavie hier, comme c’est pratiqué par l’armée russe en Ukraine aujourd'hui, bombardement des villes et des structures vitales, comme les postes électriques et les réseaux d’eau potable. Autant d’éléments contre lesquels il est difficile de répliquer. Les armées doivent à la fois tenir leurs soldats pour qu’ils ne cèdent pas à la vengeance et qu’ils restent dans le cadre moral établi, et montrer leur efficacité sans tomber dans l’immoralité de l’ennemi.
Une ligne qui est loin d’être aisée à tenir, comme l’a prouvé l’usage de la torture lors de la guerre d’Algérie, en réplique aux actes barbares commis par les soldats du FLN. La moralité de la guerre engage la crédibilité d’une armée et d’une nation sur le temps long et pas seulement dans la limitation de la guerre en cours. Elle engage aussi la survie psychique des soldats. Les armées occidentales se préoccupent de plus en plus des blessures et des troubles psychiques que la guerre peut causer. Or, la torture, si elle détruit ceux qui la subissent, détruit aussi ceux qui la pratique, comme le rappelait Jean-Paul II dans Veritatis splendor (1993), reprenant la constitution pastorale Gaudium et Spes (1965) :
"Tout ce qui s'oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d'homicide, le génocide, l'avortement, l'euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l'intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques […] : toutes ces pratiques et d'autres analogues sont, en vérité, infâmes. En même temps qu'elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent, et insultent gravement à l'honneur du Créateur."
Le problème des robots
Jean-Paul II place ici le débat sur la moralité de la guerre à son niveau authentique. D’une part, les pratiques immorales "déshonorent ceux qui s’y livrent", créant le cas échéant des troubles psychiques difficilement soignables, d’autre part, "elles corrompent la civilisation", en détruisant la légitimité même de ceux qui font la guerre.
C’est tout l’enjeu de la guerre actuelle, de plus en plus robotisée. Dans la guerre d’Ukraine, les pilotes de drone éliminent les soldats adverses derrière leur écran, en voyant directement leur visage, en se livrant parfois à des safaris humains. Cela génère des troubles psychiatriques de plus en plus présents dans les deux camps, russe et ukrainien. Il y a là une ambivalence des nouveaux armements qui mérite une réflexion approfondie. L’emploi des robots à la guerre permet de préserver les vies humaines, notamment celle des soldats. Les drones permettent de cibler de façon précise et pointue, évitant ainsi les bombardements de masse. En théorie. Mais cela conduit aussi à une déshumanisation de la guerre, à un enfermement du soldat dans sa bulle informatique, sans prise sur le réel, qui est qu’il donne la mort. Les drones et les robots ne font pas que changer la tactique de la guerre, ils obligent aussi à repenser sa moralité.











