La morsure de vipère dont a été victime cet été la députée Manon Aubry n’a pas échappé à la communication politique. Si l’insoumise n’a rien perdu de son mordant, note l’écrivain Henri Quantin, on est loin de la Femme mordue par le serpent de l’Apocalypse.
Manon, paraît-il, est à l’origine le diminutif de Marie. Manon est une "petite Marie", même sans l’accent de Francis Cabrel. La fin du mois d’août a donné une illustration particulière à cette "diminution", qui n’est en général — ne stigmatisons personne pour son prénom — qu’étymologique. Juste après la fête du 15 août, qui a vu Marie triompher du dragon, Manon Aubry a rencontré à son tour un animal maléfique : "Une vipère a cru bon de venir me mordre et m’envoyer passer un séjour à l’hôpital avec quelques complications liées à l’envenimation", a écrit la députée européenne. Après le signe grandiose dans le ciel, l’anecdote minuscule ; après la couronne d’étoiles, la charlotte en synthétique.
La portée de la mésaventure
Même pour qui ne croit ni à Dieu ni à diable, le récit de l’Apocalypse peut avoir une indéniable force symbolique : une forme de souveraineté de la femme enceinte, la naissance comme irruption d’un monde nouveau face aux forces de destruction, le trône du nouveau-né plutôt que les diadèmes du monstre spectaculaire... La portée de la mésaventure de Manon Aubry semble moins nette : "Il y en a moins de 300 en France par an et il a fallu que ça tombe sur moi !", a commenté la piquée du jour. Étonnant, même sur un ton amusé, qu’une personne qui aspire à des hautes fonctions puisse revendiquer à la fois sa malchance et son souhait que ce soit tombé sur un autre. Le roi Œdipe de Sophocle prétendait prendre sur lui la souffrance de ses concitoyens ; la députée européenne LFI exigerait plutôt de la vipère qu’elle piquât de préférence son voisin.
"Pas de chance !", c’est bien la leçon qu’on est censé tirer de l’affaire. Dans sa publication Instagram, Manon Aubry sourit en brandissant l’album pour enfant M. Malchance. Oublié, apparemment, la lutte contre l’invisibilisation des femmes. Madame Aubry s’efface derrière le Monsieur du livre : lourds relents de patriarcat, sans parler de la couleur bleue stéréotypée du bonhomme tout rond de la couverture du livre.
Ironie mordante
La malchance, seule leçon, seul mérite ? Manon Aubry a tout de même voulu tirer autre chose de ce micro-événement. En politique, la mise en scène de soi va rarement sans attaque de l’adversaire. Aussi la députée européenne a-t-elle conclu que LFI allait plus que jamais "faire taire les langues de vipère" ! Aymeric Caron laissera-t-il passer la discrimination spéciste qui sous-tend la métaphore ? Des langues de vipère, à vrai dire, Manon Aubry n’en a pas eu beaucoup à se mettre sous la dent, dans ce coup de communication narcissique un peu amateur. Les polémiques, sans doute espérées pour faire gagner de l’audience à la mordue, n’ont guère fleuri. Même Valeurs actuelles a raconté l’anecdote presque sans venin ironique : "Mordue, l’eurodéputée n’en reste pas moins mordante", note le journaliste, ce qui est somme toute assez flatteur. À notre connaissance, seule une députée Les Républicains a donné l’occasion à la mordue mordante de renchérir sur son statut. "Les vipères se mordent entre elles", a commenté Virginie Duby-Muller, ce qui a permis à Manon Aubry de rebondir sur son principal "mérite" estival : "Ça illustre à quel point une partie de la classe politique est pathétique et se réjouit d’un accident qui aurait pu être fatal. J’aurais pu en mourir."
Des nouvelles de la vipère
L’attaque de Madame Duby-Muller était pourtant assez policée, du moins dans une République qui continue à vénérer Voltaire comme un père fondateur. Comme beaucoup d’autres, en effet, Manon Aubry a eu recours dans le passé à la pseudo-citation voltairienne qui constitue aujourd’hui un bagage intellectuel suffisant pour parler de la liberté d’expression : "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire." Pour qui préfère ce que Voltaire a réellement écrit, les mésaventures de Manon Aubry font inévitablement songer à l’épigramme la plus célèbre du philosophe, qui se battit d’ailleurs plus souvent pour bâillonner ses contradicteurs que pour leur laisser la parole :
"L'autre jour, au fond d'un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron :
Que pensez-vous qu'il arriva...
Ce fut le serpent qui creva."
Il n’est pas sûr que celui qui demanderait des nouvelles de la santé de la vipère, certes réelle dans le cas de Manon Aubry, soit salué comme une incarnation de l’esprit français. De là à conclure qu’il faut faire taire Voltaire, il n’y a qu’un pas. Il n’est pas nécessaire de le franchir pour penser que, sur le Mal, sur la Femme et même sur la politique, la meilleure lecture reste l’Apocalypse.



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