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“Il y a une incohérence entre l’interdiction des portables et leur utilisation pour un usage pédagogique”

6 min de lecture
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Crédit : BERTRAND GUAY / AFP

Lycée Jean Mermoz, Montsoult (95), janvier 2026.

Depuis le 1er septembre, les téléphones portables sont interdits au lycée. Si certains établissements avaient déjà pris les devants, d’autres doivent se conformer à la loi dans l’urgence. Pour Agnès Fabre, professeur de lettres à Paris et fondatrice de l’association Éducation numérique raisonnée, cette mesure est une "bonne nouvelle", mais génère néanmoins une incohérence : l’utilisation des téléphones en classe pour des "usages pédagogiques".

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Grande nouveauté de cette rentrée, l’interdiction du téléphone portable au lycée. Depuis 2018, le téléphone était interdit au collège, la mesure est désormais étendue au lycée. L’objectif ? "Protéger les élèves et favoriser un climat scolaire serein" à l’heure où les 15-19 ans passent 5 h 19 min par jour sur les écrans, selon l’étude 2025 d’IPSOS pour le Centre national du Livre (CNL).  Si le premier volet de la loi, visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, a été retoqué par le Conseil constitutionnel le 14 août, le second volet, bannissant les smartphones des lycées, a été promulgué le 24 août. Dès lors, conformément à l’article L. 511-5 du Code de l’éducation, chaque école, collège et lycée doit rappeler dans son règlement intérieur le principe de l’interdiction de l’utilisation du téléphone portable et les modalités d’application. Casiers, pochettes anti-ondes verrouillées, boîtes à portables… Les établissements sont en ordre de bataille. Agnès Fabre, professeur de lettres à Paris et fondatrice de l’association Éducation numérique raisonnée, un collectif de professeurs du public et du privé désireux de repenser la place du numérique dans l’éducation, réagit à cette nouvelle mesure.

Aleteia : Selon vous, l’interdiction des téléphones portables au lycée est-elle une bonne nouvelle ?
Agnès Fabre : Oui, c'est une bonne nouvelle. Cela va dans le bon sens, et c'était nécessaire. Cela rejoint ce que disent les médecins sur la manière dont le téléphone capte l’attention, sur les phénomènes d’addiction aux réseaux sociaux, aux jeux vidéo… Il est donc bienvenu de donner aux élèves un temps privilégié sans téléphone pour pouvoir se concentrer sur leurs apprentissages et leurs relations entre eux.

Concrètement, comment cette mesure va-t-elle être mise en place dans les établissements ?
Il y a plusieurs solutions : les casiers, les boîtes, les pochettes verrouillables… Cela soulève toutefois la question du financement, qu’il soit assuré par les collectivités ou par les parents. Notre association est assez favorable au système de pochettes car il ôte à l'établissement la responsabilité de l'objet : l'élève le garde avec lui, mais il est neutralisé.

Avez-vous des retours de méthodes qui ont fait leur preuve ?
Certains établissements, qui n’ont pas attendu cet été pour interdire le téléphone au lycée, confisquent le téléphone de l’enfant et ne le rendent qu’aux parents, qui doivent venir le chercher à des horaires pas très pratiques ! C’est intéressant car assez dissuasif.

Il n'y a pas d'intérêt pédagogique pour les élèves, mais il y a quelque chose de séduisant pour les adultes.

Comment réagit le corps professoral à cette mesure ?
C’est déroutant car sur le terrain les professeurs sont partagés. Lors de notre journée de pré-rentrée, certains étaient soulagés, car on a tous des problèmes de fraude avec nos élèves, on sait que le téléphone crée du harcèlement, on a des collègues qui sont filmés à leur insu, c'est un cauchemar pour tout le monde. Dans le même temps, d’autres s’interrogeaient sur la possibilité de continuer à demander aux élèves d’utiliser leur téléphone en classe dans le cadre d’activités pédagogiques.

En effet, chaque établissement peut prévoir dans son règlement intérieur des dérogations pour autoriser le téléphone, notamment pour les "usages pédagogiques" (cf Vademecum 2026). N’y a-t-il pas là une forme flagrante d’incohérence ?
Si, il y a une véritable incohérence entre l’interdiction des portables et leur utilisation en cours pour un usage pédagogique. Dans bon nombre d’établissements, les enseignants auront le droit de faire des quiz. C'est une discussion qu'on a eue en interne et la réponse n’est pas si simple. Car le numérique rend service aux professeurs. Un quiz en ligne, c’est une note facile, il n’y a pas de correction, cela fait plaisir aux élèves et généralement ce sont des bonnes notes car il s’agit de QCM. Je crois vraiment qu'il n'y a pas d'intérêt pédagogique pour les élèves, mais il y a quelque chose de séduisant pour les adultes. Et je pense qu’il y a un lien avec les conditions du métier de professeur qui sont assez dégradées. Avec 35 élèves par classe, on est débordé. On est mal payé. Si on veut être exigeant, rigoureux sur la question du numérique, il faut nous donner les moyens d'être à la hauteur de cette exigence.

Et parmi les élèves, pensez-vous que cette nouvelle mesure va être facilement acceptée ?
Il faudra passer du temps à en expliquer les raisons pour qu'elle ne soit pas vécue comme une interdiction infantilisante. Nous avons encore beaucoup de chemin à faire en matière de pédagogie. Le risque, c'est de s'intéresser à comment mettre en place ces mesures sans dire pourquoi on les installe. Cela devrait être un prétexte pour discuter de nos usages numériques. Les élèves sont très friands de ces échanges car ils ont rapport ambigu aux outils numériques : ils y sont à la fois très attachés, voire dépendants, mais également conscients de la place envahissante qu’ils occupent.