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Haro sur les riches ? Une antique illusion

8 min de lecture
Jean Duchesne

Crédit : Aleteia

L’éradication de la richesse est aussi illusoire qu’autrefois celle de la pauvreté, rappelle l’essayiste Jean Duchesne. Si la misère n’est pas forcément vertueuse, la richesse n’est pas fatalement peccamineuse comme le montre l’exemple de la sainte américaine Catherine Drexel.

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On n’aime guère les riches. La plupart d’entre eux y sont indifférents, mais il n’est pas sans intérêt de se demander quels sont les motifs de cette aversion et jusqu’à quel point elle est justifiée. À l’heure de la rentrée, où l’on s’inquiète des finances publiques (dette de l’État, budget à équilibrer) et où l’économie est un des thèmes de la campagne en vue de l’élection présidentielle du printemps prochain, un antique refrain rode à nouveau dans les gazettes : il suffit de prendre l’argent dont on a besoin chez ceux qui en ont bien plus qu’ils n’en ont besoin — autrement dit : taxer sans merci les plus hauts revenus et les plus grosses fortunes, comme si l’élimination des riches garantissait l’extinction du paupérisme chère au futur Napoléon III.

Que vaut l’égalité sans la liberté ?

Ce simplisme démagogique bute sur une sagesse immémoriale : il est imprudent de tarir les sources de richesses, lesquelles ne sont pas uniformément réparties, ni totalement planifiables et collectivisables. L’histoire a montré que les expériences d’égalitarisme postrévolutionnaire échouent à élever le niveau de vie général des populations. La logique d’équité dans le partage du gâteau ne procure pas de recette pour augmenter la portion allouée à chacun. La masse à répartir est renouvelée et développée par des créativités singulières. C’est de même que, selon les principes darwiniens de l’évolution, les lois de la nature sélectionnent les individus qui tirent le mieux parti des circonstances et peuvent ensuite se montrer solidaires bien qu’ils n’y soient pas obligés. En un mot, l’égalité et la fraternité ne sauraient se passer de la liberté.

Les disparités qui apparaissent ainsi sont néanmoins si abyssales qu’elles choquent. D’après les derniers chiffres publiés par le magazine newyorkais Forbes, Elon Musk est titulaire de 873,1 milliards de dollars, et il y a dans le monde 3.428 milliardaires (400 de plus que l’an dernier) — dont près de 1.000 Américains (ou naturalisés), plus de 600 Chinois et 200 Indiens, près de 50 Français... Aux yeux du vulgum pecus, ces réussites prodigieuses ne s’expliquent pas seulement par l’intelligence et le travail : on pressent de l’opportunisme, pas mal de chance, de la propension à la domination, au contrôle... Les soupçons virent à la réprobation si l’opulence a été reçue en héritage, donc sans autre mérite personnel que la conservation d’acquis.

Les nouvelles sources de richesse

La plupart de ces ultra-privilégiés sont plutôt discrets. Certains attirent toutefois l’attention médiatique, soit en cas de consommation ostentatoire (par exemple pour un événement familial), soit en raison de problèmes dans leurs affaires ou dans leur vie privée (car les enjeux peuvent alors être considérables), soit parce qu’ils utilisent les moyens à leur disposition pour sortir de leur domaine de compétence. Cela peut consister en mécénat philanthropique : aux niveaux de la santé, de l’éducation, des arts et de la culture, mais aussi en soutien à des institutions politiques, idéologiques, religieuses ou sportives. C’est là que les ploutocrates sont le plus critiqués : non contents de tirer du "système" (dit "capitaliste") des avantages colossaux, ils prétendent savoir et dicter ce que doivent être le Bien, le Bon et le Vrai !

Avec le Progrès, la nature des richesses a changé : les pouvoirs qu’elles confèrent ne sont plus principalement détenus par ceux dont la souveraineté repose sur la force des armes dans un territoire déterminé.

Il est en fait naïf de s’en étonner. Car avec le Progrès, la nature des richesses a changé : les pouvoirs qu’elles confèrent ne sont plus principalement détenus par ceux dont la souveraineté repose sur la force des armes dans un territoire déterminé. La vie d’un pays dépend à présent moins de sa géographie et de son histoire, et de plus en plus des savoir-faire et même des simples savoirs qui y sont exploités. Il est à relever que quelques-unes des plus énormes fortunes amassées ces derniers temps l’ont été dans le secteur de la collecte et du traitement de données. Et il est également symptomatique de la prospérité ainsi engendrée que des entreprises vendant des articles de luxe figurent parmi les plus prisées par les investisseurs.

Un individualisme sans projet

Cet état des choses ne saurait pour autant être tenu pour satisfaisant ni définitif. Rien ne garantit que soit meilleur ou pire que dans le passé un monde régi par les lois d’un marché où quelques magnats se taillent des empires sans frontière visible et doivent composer non seulement entre eux, mais encore avec de purs politiques, des États redistributeurs, quelques bonnes vieilles dictatures et toutes sortes de coutumes et de croyances. Sans compter que les ambitions conquérantes se heurtent à des évolutions structurelles et anonymes sur le long terme, comme la démographie et l’impact sur l’écologie de l’activité économique. En un mot, l’individualisme des milliardaires, quelle que soit la place qu’ils prennent (en ordre dispersé !) dans le paysage, n’a pas de projet face à divers holismes nationalistes (chinois, russe, indien, iranien, turc, etc.), au dérèglement climatique et aux tentations dans le champ de la bioéthique.

Reste à établir s’il est légitime pour un particulier d’utiliser l’argent dont il ne sait que faire pour promouvoir ce qui lui tient à cœur et qu’il estime servir le bien commun. Sans doute que oui — à trois conditions : que cet engagement constitue une prise de responsabilité ; qu’il ne revendique pas l’infaillibilité ; et qu’il ne se donne pas droit à louanges. Seul le donateur peut en conscience savoir s’il satisfait à ces exigences, et le montant du don n’est pas le plus décisif : il n’est pas nécessaire d’avoir des millions à offrir pour se montrer d’une générosité qui va au-delà de l’affectation commode et indolore d’un superflu (voir Lc 21, 1-4). 

Quand la richesse conduit à la sainteté

L’Évangile fournit maints exemples bien connus de "mauvais" riches (Mt 19, 16-30 ; Mc 10, 25 ; Lc 6, 24 ; 16, 19-31, etc.), mais aussi de "bons" (Mc 2, 14-17 ; Lc 18, 9-14 ; Jn 19, 38-39). Et l’Église propose une intéressante figure de sainte (béatifiée en 1988, canonisée en 2000) non pas bien qu’elle fût riche, mais parce qu’elle l’était. C’est Katharine Drexel (1858-1955), issue d’une famille de banquiers de Philadelphie qui a profité, après la Guerre de Sécession, de la croissance économique aux États-Unis et a pris comme jeune associé John Pierpont Morgan (1837-1913), plus tard fondateur des premières multinationales industrielles.

Héritière attentive aux pauvres dès sa jeunesse, marquée par la parole du Christ : "Vous avez reçu gratuitement ; donnez gratuitement" (Mt 10, 8), elle s’attache à secourir et en même temps évangéliser les "Indiens" refoulés dans des réserves inhospitalières et les Noirs libérés de l’esclavage dans le Sud et les Antilles, mais sans emploi. Son directeur spirituel, le pèr James O’Connor (1823-1890), étant nommé évêque d’un nouveau diocèse gigantesque dans le Midwest récemment conquis, elle va à Rome réclamer au pape des missionnaires qu’elle promet de prendre en charge. Comme elle est déjà une bienfaitrice reconnue, Léon XIII la reçoit en 1887. Et il lui demande pourquoi elle ne se fait pas elle-même missionnaire.

Puisqu’il y aura toujours des pauvres...

Katharine Drexel comprend alors que son statut social ne lui permet pas seulement de faire bénir et de financer ses projets, mais qu’elle est appelée à s’impliquer entièrement elle-même. Elle fonde en 1891 une congrégation "au service des Indiens et des gens de couleur", qu’elle tient à nommer les Sœurs du Saint-Sacrement, puisque l’œuvre est animée par sa spiritualité de communion nourrie par l’Eucharistie. Elle fonde des centaines de dispensaires, de centres de formation et d’insertion, d’écoles et même une université ouverte aux Noirs en Louisiane.

Le Christ a prévenu ses disciples qu’ils auront toujours des pauvres à aider (Mc 14, 7). Cela sous-entend, par antithèse, qu’ils ne manqueront pas non plus de riches. Mais il ne s’ensuit pas que la misère serait forcément vertueuse ni l’opulence fatalement peccamineuse. Les deux extrêmes (qui sont d’ailleurs relatifs l’un à l’autre, et non des absolus) sont exposés aux tentations : désespoir et révolte ici, et là aveuglement égoïste. Ces outrances symétriques, également scandaleuses (chacune à sa manière), requièrent, ni plus ni moins que si l’on se situe dans l’entre-deux, une conversion à refaire chaque jour et même plusieurs fois par jour.