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Édouard Balladur, grand commis de l’État égaré en politique

5 min de lecture
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Crédit : Aleteia

L’ancien Premier ministre Édouard Balladur est mort ce 31 août à l’âge de 97 ans. L’écrivain Xavier Patier raconte comment il fut un grand ministre des Finances, mais qui ne sut pas parler aux Français.

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Céder à la tentation de mépriser ses adversaires est une faiblesse qui se paie cher en politique. Il est difficile d’évoquer Édouard Balladur sans mentionner l’épisode, pour lui si douloureux, que fut sa candidature à l’élection présidentielle de 1995. Disqualifié au soir du premier tour, il a eu cette phrase à l’adresse d’un de ses proches (qui me l’a rapporté le soir même) : "Pour moi, c’est la fin d’une souffrance." En avril 1995, le camp balladurien avait perdu à fois les élections et son âme. Contrairement à ce que confiait le candidat battu, la souffrance ne cessa pas avec la fin de la campagne électorale. 

Le temps des trahisons

Quelques mois plus tôt, Premier ministre tout puissant d’un président Mitterrand en fin de vie, Édouard Balladur s’était laissé persuader qu’il serait le prochain président de la République. Tout le monde le disait. La presse, qui sait tout, le savait. Lui aussi le croyait. Il avait préparé sa candidature en poignardant dans le dos son ami Jacques Chirac, candidat lui aussi, mais alors en pleine déroute sondagière. "Nous n’avons pas d’amis, c’est notre bonheur qui en a", expliquait Napoléon à Las Case. En 1994 Jacques Chirac n’avait plus beaucoup d’amis. Sa garde se réduisait à une armée hétéroclite, groupe de gueux appelés Denis Tillinac, Jean Édern-Hallier ou Henri Guaino, génies cabossés qui préféraient la fidélité à la gloire. 

Jacques Chirac n’a jamais été plus grand qu’à ce moment-là. Il encaissait les coups avec sourire et poursuivait sa route. Les proches d’Édouard Balladur ne cessaient de venir voir ses collaborateurs pour les débaucher. Il ne se passait pas une semaine sans une intervention de ce genre. Pas avec des arguments de fond, mais avec des phrases comme : "Vous savez comme moi qu’Édouard sera élu. Il serait dommage pour vous que cette victoire ne vous doive rien." Les trahisons s’accumulaient. Au fil des jours, la commisération tournait au mépris. Le camp Chirac était tourné en ridicule. Le thème de la fracture sociale faisait rire à Matignon. La politique est un sport impitoyable, paraît-il. D’ailleurs Édouard Balladur, homme censément droit et rigoureux, cédait à la démagogie qu’il dénonçait chez Jacques Chirac. Les arbitrages budgétaires du printemps 1995 en témoignent. Le Premier ministre avait lancé au cours d’une réunion : "Quand on veut gagner les élections, il faut bien dépenser un peu !" La fatuité de son entourage était à son comble. 

La famille gaulliste cassée

La campagne d’Edouard Balladur vira au fiasco. Tout le monde n’a pas le don de savoir parler aux Français. Les gueux du camp Chirac l’emportèrent sur les mandarins du camp Balladur. Hélas, les tacherons chiraquiens se persuadèrent que la divine surprise n’était ni une surprise, ni une intervention divine, mais le fruit de leur savoir-faire. Ils devinrent péremptoires. Les humiliés avaient l’esprit vengeur. Ils perdirent un peu de leur âme, eux aussi. 

Bref, par la faute d’Édouard Balladur, quelque chose fut cassé dans la famille gaulliste, quelque chose que le temps ne répara jamais. Les mandats Chirac furent par avance amputés des services de personnalités éminentes de la droite libérale qui préférèrent se complaire dans la rancœur plutôt que de faire amende honorable. Même ceux qui se rallièrent ne se réconcilièrent pas. 

Un grand ministre des Finances

Mais il serait injuste de réduire Édouard Balladur à cette mésaventure des années 1994 et 1995. Formé à l’école Pompidou, Édouard Balladur a été un très grand ministre des Finances entre 1986 et 1988. Il a réussi ce prodige, censément impossible en France, de réduire à la fois le déficit et les impôts. Le Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, lui aussi ancien de l’écurie Pompidou, lui laissait les rênes longues. Balladur déclina une politique intelligemment libérale. Il disait qu’il avançait sur un triptyque : privatisations, libéralisations, assainissement. Le plus incroyable est qu’il réussit à gagner son pari. Le décrochage de la France est né avec la réélection de François Mitterrand et le retour au socialisme au bout d’à peine deux années. 

Édouard Balladur, grand ministre d’État, avait accompli une œuvre économique considérable, mais il avait déjà montré sa faiblesse : une vraie difficulté à persuader les Français. Solidement installé à Rivoli (il ne voulait pas envisager de rejoindre Bercy), flanqué de cinq ministres délégués qui faisaient de lui un véritable chef de gouvernement, il distillait une certitude qui blessait souvent ses collaborateurs. Un jour, voulant être agréable, il déclara à l’un de ses ministres délégués qu’il avait vu répondre aux questions orales à l’Assemblée : "Vous avez été bon. J’ignorais que vous aviez un tel talent de débatteur." Le ministre délégué lui répliqua : "Monsieur le ministre d’État, ce n’est pas le seul de mes talents que vous ne savez pas voir." 

C’était cela, l’"effet Balladur". Il blessait sans s’en apercevoir. Il avait raison, il croyait que cela suffisait, mais cela ne suffisait pas. Comme son frère aîné Michel Jobert, il fut un grand serviteur de l’État égaré en politique.