Pillages, intrusions, vols de bétail : à Taybeh, dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie, les attaques de colons israéliens se répètent dans la plus grande impunité. Fin juillet, l'armée israélienne a déclaré la zone militaire fermée. Une mesure dont l'efficacité est discutée alors que les chrétiens sont de plus en plus poussés vers la sortie.
Taybeh, village entièrement chrétien situé à l'est de Ramallah, vit sous la pression constante de colons israéliens depuis plusieurs années. Fin juillet, les tensions ont atteint leur paroxysme, au point que la zone a été déclarée zone militaire fermée. Cette mesure de sécurité prise par l'armée a pour but de protéger le village des attaques répétées de colons, mais la peur et la méfiance demeurent le quotidien des habitants, partagés entre le désir de rester et la tentation de fuir pour vivre ailleurs. "Sur le terrain, le sentiment d'insécurité demeure très profond", confie à Aleteia le père Bashar, prêtre de la paroisse latine catholique de Taybeh qui questionne l'efficacité de cette mesure.
Pierre Lecaulle, responsable pays Terre sainte pour l'Œuvre d'Orient, confirme lui aussi que "la situation se dégrade". "Cela n'est pas nouveau dans ce village, qui est constamment victime de pillages, de dégradations et d'intimidations. Les colons vont venir leur bétail sur les terres des villageois, ils entrent même dans les maisons et volent", explique-t-il à Aleteia. Tout cela dans la plus grande impunité, selon ce dernier.
"Ces colons veulent terroriser la population pour la forcer à fuir et à quitter ses foyers. S'ils parviennent à contrôler la ville, ils pourraient anéantir la longue histoire chrétienne de ce lieu", réagit quant à lui auprès de l'édition anglaise d'Aleteia le père Firas Khoury, pasteur de l'église grecque catholique melkite Saint-Georges de Zababdeh, une autre ville chrétienne de Cisjordanie.
La zone militaire fermée n'est presque pas visible matériellement. "C'est surtout juridique. Cela signifie que toute personne qui n'est pas un habitant de la zone n'a pas le droit d'y rentrer, donc les Israéliens tout comme les étrangers." Mais dans les faits, l'efficacité d'une telle mesure semble difficile à vérifier. Elle pourrait même, paradoxalement, faciliter les agissements des colons, d'après Pierre Lecaulle. "Dans les autres endroits déclarés zones militaires fermées, l'armée laissait passer les colons et interdisait seulement l'accès aux étrangers, ou aux Israéliens membres d'associations soutenant les Palestiniens. Cette décision est souvent vue comme un moyen de mettre un voile sur tout ce qui se passe et d'empêcher l'information de sortir." Mais dans un premier temps, l'Église a voulu faire confiance à l'armée israélienne et "observer ce qui allait se passer".
15 familles ont quitté Taybeh en 3 ans
Le résultat est hélas décevant, selon les mots du père Bashar. "Des colons continuent d’entrer dans les terres autour du village, parfois à proximité immédiate des maisons. Nous avons constaté des intrusions répétées sur des propriétés privées", poursuit le prêtre qui assure que des animaux appartenant aux colons sont régulièrement conduits sur des terres agricoles privées ou que des inscriptions "à caractère raciste et vindicatif" ont été laissées sur place. "Ce qui inquiète particulièrement les habitants, ce n’est pas uniquement chaque incident pris séparément : c’est leur répétition. Lorsque des incursions deviennent presque quotidiennes, la peur finit par entrer dans la vie ordinaire des familles."
Cette dégradation de la situation ne concerne pas seulement Taybeh. À Bethsaour, ville majoritairement chrétienne située à l'est de Bethléem, "il y a aussi beaucoup d'attaques de colons". Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), plus de 1.380 incidents impliquant des colons ont été documentés en Cisjordanie depuis le 1er janvier 2026 (au 27 juillet), soit une moyenne de plus de 6,6 incidents par jour. 18 Palestiniens ont été tués en lien avec des attaques de colons en 2026 (au 20 juillet) — dépassant déjà les 17 tués sur toute l'année 2025. L'OCHA note que plus de la moitié des incidents en 2026 se concentrent dans les gouvernorats de Ramallah et Naplouse, dont relève Taybeh.
"Une décision administrative ou militaire n’a de valeur que si elle est effectivement appliquée. Lorsque les habitants continuent de constater des incursions après l’annonce de cette mesure, il existe naturellement un écart entre la décision annoncée et la réalité vécue", constate sobrement le père Bashar.
Nous continuerons à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver la présence chrétienne ici, à tous les niveaux, dans toute la Terre sainte.
Le patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, s'est rendu sur place le 15 août afin d'apporter son soutien à la communauté chrétienne éprouvée. "Je n’ai peut-être pas de réponses sur le plan humain et matériel, mais je crois en Dieu. Et je suis certain qu’en Lui, nous pouvons continuer à donner naissance à la vie, même ici à Taybeh", a déclaré Mgr Pizzaballa. "Nous continuerons à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver la présence chrétienne ici, à tous les niveaux, dans toute la Terre sainte", a-t-il déclaré.
Ces attaques de colons à répétition ont eu raison de la volonté de nombreux habitants de vivre sur leurs terres. En trois ans, 15 familles ont quitté Taybeh. Elles ne seront vraisemblablement pas les dernières, puisque d'autres font part au père Bashar de leurs doutes et évoquent la possibilité de partir. Le village ne compte que 1150 habitants. Le risque est de voir Taybeh la chrétienne disparaître, alerte le prêtre. "L’émigration chrétienne n’est pas seulement une question démographique. Chaque famille qui part signifie une maison qui risque de rester vide, une terre qui n’est plus cultivée, des enfants qui ne grandiront plus ici, et une présence chrétienne millénaire qui devient un peu plus fragile."












