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Le droit à l’amitié, un rêve antisocial

9 min de lecture
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Crédit : Aleteia

La députée LFI Florence Guetté veut contractualiser l’amitié, histoire de disposer des avantages du mariage sans ses obligations sociales. Là où l’amitié politique est tout sauf un contrat, rappelle la philosophe Marianne Durano, la gauche libertaire rêve d’une "amitié anticapitaliste" dépendant de l’État.

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"Légiférer l’amitié" : un beau programme, que se propose la députée LFI Clémence Guetté dans son ouvrage Pour une politique de l’amitié, publié le 27 août dernier aux éditions La Découverte. L’idée ? Étendre les droits familiaux aux amitiés particulières, en proposant, par exemple, un congé pour aider un ami malade, l’extension du congé parental à un ami "quand on choisit de faire un bébé toute seule" (sic), la reconnaissance de la coparentalité entre amis, la mutation professionnelle pour suivre un ami, et même la création d’un PaCS amical, donnant accès aux mêmes droits fiscaux et testimoniaux que le PaCS conjugal. 

Ciel, mais c’est mon mari !

Forte de son siège à l’Assemblée, Clémence Guetté vient même de déposer une proposition de loi en ce sens. L’objectif, avoué, est de proposer des alternatives à la "famille traditionnelle", dont la valorisation est, affirme-t-elle sans complexe sur France Inter, une idée d’extrême-droite, tandis que la promotion de l’amitié, elle, serait un combat anticapitaliste. Le couple, même gay, c’est déjà trop réac pour Clémence Guetté. L’argumentaire ? En donnant droit à davantage de congés, la politique de l’amitié permettrait de soustraire des jours de travail au système capitaliste. Dont acte. Consciente qu’on ne peut pas accumuler à l’infini les jours de congé, la députée limite quand même ses propositions à… un seul ami, exclusif, et reconnu par l’État.

Une personne unique, qui promet de me soutenir dans les épreuves, avec qui je partage des moments de qualité, des conversations intimes, mais aussi mes charges familiales et fiscales : attendez, cela me dit quelque chose. Ciel, mais c’est mon mari ! Tous ces détours anti-capitalistes pour redécouvrir que le mariage, avant d’être une histoire de fesses, est d’abord une alliance devant l’épreuve, une amitié féconde, et un engagement social. En fait, après nous avoir seriné pendant des décennies que le sexe est politique, la gauche libertaire se souvient qu’il ne suffit pas à fonder une société. Il faudrait donc, selon Clémence Guetté, déclarer sa relation avec autrui, en précisant si on couche ou pas avec lui, le résultat étant le même dans les deux cas. Formidable émancipation, qui nous propose de remplir des formulaires pour déclarer nos amitiés. Que devient le couple traditionnel dans tout cela ? Des amis qui couchent ensemble et se passent de l’État pour procréer. Les autres, couples "libres", coparents et autres mamans-solo, ont à ce point décorrélé sexualité et procréation, procréation et conjugalité, que leur réalité familiale devient une pure construction sociale, tributaire, par conséquent, de la reconnaissance officielle de l’État. On se libère de la nature pour mieux dépendre des institutions sociales. On ne déconstruit pas impunément la biologie réactionnaire.

Le beurre et l’argent du beurre

L’impensé, comme d’habitude, réside dans le concept de "droit". On distingue en philosophie les droits "objectifs", les normes qui organisent la vie sociale, et les droits "subjectifs", les prérogatives qui découlent de celles-ci. Les premiers sont abstraits et généraux, les seconds sont concrets et particuliers. Par exemple, le droit de propriété est un droit objectif pour tous les citoyens, mais si quelqu’un squatte un bien qui m’appartient, je peux faire valoir contre lui mon droit subjectif, en tant que propriétaire de ce bien particulier. Le droit de propriété n’est pas un droit à la propriété. Pour être propriétaire, il faut acheter, quitte à s’endetter. Pour avoir le statut d’époux ou d’épouse, et les droits subjectifs qui s’ensuivent, il faut… se marier, et donc s’engager. Bref, Clémence Guetté et ses amis veulent que la société leur serve sur un plateau le beurre et l’argent du beurre, les avantages du mariage sans les inconvénients. J’ai choisi d’aimer mon mari à l’exclusivité de tous les autres hommes, sans pouvoir le répudier d’un simple recommandé, afin que mes enfants puissent grandir dans un foyer stable : c’est bien la moindre des choses que l’État reconnaisse cet effort, qui est dans son intérêt. Si vous voulez les prérogatives du mariage, il suffit de vous marier. Si vous ne voulez pas vous marier, aucun souci, vous n’en aurez pas les avantages, c’est tout.

Des droits sans engagements

Le mariage civil n’a plus de sens s’il n’est plus qu’une somme de devoirs assortie d’aucun droit propre. Comme l’avaient bien vu ses opposants, le PaCS a déjà fragilisé le mariage au sens où il a accordé à ses contractants certains bénéfices du mariage sans aucune de ses obligations. Le mariage pour tous a radicalisé cette tendance en faisant du mariage et de l’enfant un droit décorrélé de toute filiation biologique. Le PaCS amical de Clémence Guetté ne fait que poursuivre sur cette lancée en déliant cette fois les droits du mariage de l’engagement conjugal qui le définit. S’il n’y a même plus besoin d’être en couple pour bénéficier des avantages du mariage, on se demande encore pourquoi limiter ces derniers à un seul ami. Personnellement, je suis très populaire et je trouverais injuste de discriminer un ami au profit d’un autre. Les droits subjectifs — fort mal nommés — ne sont pas des privilèges accordés à certains individus et pas à d’autres : ils sont associés, non aux personnes, mais aux institutions que ces personnes soutiennent. 

L’amitié n’est pas politique, elle est la fin de la politique, dans les deux sens du mot "fin" : elle en est le but et le terme.

En d’autres termes, c’est parce que le mariage — ou le couple en général, soyons ouverts — encadre une fonction sociale éminemment utile — la reproduction — qu’il donne "droit" un certain nombre de privilèges. Ces derniers n’ont rien à voir avec les besoins ou les désirs de l’individu — par essence infinis — mais ne sont que le corollaire de ses devoirs et des services rendus à la société. C’est seulement parce que le mariage a pour fin la procréation qu’il est reconnu par l’État. Sans la famille qu’il fonde, on voit mal, en effet, pourquoi le mariage aurait une quelconque utilité sociale, ni pourquoi la République s’en mêlerait. Si le mariage n’était qu’une histoire d’amour et de sexe, avec engagement limité, alors il n’y aurait qu’une différence de degré et non de nature avec l’amitié promue par Clémence Guetté. C’est ce que les opposants au PaCS, puis au mariage pour tous, puis à la PMA pour les femmes seules, n’ont eu de cesse de répéter.

L’amitié sans la loi

En réalité, l’amitié n’est pas politique, elle est la fin de la politique, dans les deux sens du mot "fin" : elle en est le but et le terme. Selon Aristote, en effet, le but de toute société est de permettre de développer des amitiés vertueuses, fondées non pas sur l’intérêt réciproque, mais sur la saine émulation qui tire chaque ami vers le haut, au profit de la cité dans son ensemble. On peut se demander quel type d’amitié, entre la vertueuse et l’utilitaire, privilégie Clémence Guetté, qui se scandalise de ne pas pouvoir obtenir via ses amis des allégements fiscaux et des congés supplémentaires, mais là n’est pas le cœur du problème. Le réel enjeu philosophique, à mes yeux, est que l’amitié chez Aristote désigne un idéal de relations qui se passent du politique, voire qui rendent la politique caduque. Les lois, en effet, doivent garantir la justice des échanges entre citoyens, échanges fondés sur des contrats et des intérêts réciproques. L’amitié, en revanche, se passe de l’intervention de la loi, puisque les vrais amis se soucient davantage de l’intérêt de leur ami que du leur. L’amitié politique, selon Aristote, c’est tout sauf un contrat validé par la loi. C’est une force politique qui rend tout contrat et toute loi inutiles. Osons l’anachronisme : c’est un ferment d’anarchie.

En toute liberté

Il se trouve que j’habite dans un éco-lieu où s’expérimentent, précisément, des relations de solidarités fondées sur l’amitié. Chaque soutien reçu, chaque service rendu, est soustrait à la logique du marché, mais également à la dépendance de l’État. Quand l’un d’entre nous a un besoin, plutôt que de faire appel aux services d’un spécialiste, d’un prestataire ou d’un fonctionnaire, nous tentons d’abord de l’épauler de notre amitié. Pour ce faire, nous ne demandons rien à personne, mais, humblement, nous tentons de contribuer à l’élaboration d’une société plus solidaire. Nos amitiés sont libres, parce qu’elles ne reposent sur aucun contrat, et ne doivent rien à personne. En revanche, nos couples, eux, sont institutionnels, n’en déplaise à Clémence Guetté, non par réaction, mais bien au contraire pour protéger l’avenir : celui de nos enfants, et du monde que nous leur léguons.