L’heure de la rentrée a sonné ce 1er septembre pour des millions d’élèves, d’enseignants, de parents, de directeurs. Frédéric Gautier, qui en a vécu de très nombreuses à tous ces titres, publie "Éduquer" (éditions du Cerf) qui condense ses pensées d’éducateur "pour des temps chahutés". Entretien.
"Tout se joue dans les commencements", assure volontiers Frédéric Gautier en citant le poète Paul Valery. En cette rentrée, ce sont des millions d’élèves et d’adultes qui commencent une nouvelle année scolaire, dans un contexte éducatif que l’ancien directeur diocésain de l’Enseignement catholique à Paris qualifie de "temps chahutés". Éduquer, le livre qu’il fait paraître aux éditions du Cerf ces jours-ci est présenté comme un "traité", même s’il prend la forme d’un abécédaire qui égrène les convictions d’un éducateur qui a terminé quarante ans de carrière en dirigeant le Collège Stanislas jusqu’à sa retraite, il y a deux ans. Du chapitre "Accompagner les élèves" à "Éloge de l’entre-soi", on lit La Fontaine, saint Paul ou la loi scoute, guidés par un "compagnon". La caractéristique de l’époque ? "Nous avons quitté les rives du "pourquoi" qui interrogeait une règle établie et pouvait même la contester, mais qui reconnaissait une règle, pour nous aventurer vers les espaces incertains du "pourquoi pas ?" qui fait table rase de la transmission."
Aleteia : C’est la rentrée, qu’auriez-vous envie de dire aux enseignants, aux parents et aux élèves ?
Frédéric Gautier : Que "tout se joue dans les commencements" pour reprendre la belle formule de Paul Valery. Je connais la grâce de ces commencements comme directeur, mais aussi comme père et comme grand-père. Les rentrées scolaires, qui peuvent parfois susciter des craintes, sont aussi pleines de promesses liées aux réussites espérées des élèves, bien sûr, mais aussi aux amitiés retrouvées ou celles, nouvelles, qui vont se nouer rapidement. Au-delà de la rentrée elle-même qui commence l’année scolaire, il convient pour les élèves de vivre le mieux possible tous les commencements : le lever, l’arrivée à l’école, le début de chaque heure de cours, etc. La qualité de l’attention apportée au commencement de chaque tâche conditionne grandement notre capacité à réussir ce que nous entreprenons. Garder le plus possible cette grâce des commencements renouvelle le désir de vivre et de progresser. Vivre "toutes choses comme nouvelles", en quelque sorte, comme le rappelle le livre de l’Apocalypse, terme qui précisément signifie "dévoilement" et donc nouveauté, découverte, stimule notre désir d’apprendre et nous maintient dans une curiosité féconde.
Soutenez Aleteia
"Nous avons quitté les rives du "pourquoi" qui interrogeait une règle établie et pouvait même la contester, mais qui reconnaissait une règle, pour nous aventurer vers les espaces incertains du "pourquoi pas ?" qui fait table rase de la transmission des anciens, des parents, de l’expérience commune."
Vous proposez dans Éduquer une sorte de condensé de votre expérience d’éducateur. Si vous deviez expliquer simplement ce qu’est un éducateur, que diriez-vous ?
Il me semble que le terme qui convient le mieux pour dire ce qu’est un éducateur est le terme de "compagnon" dans le double sens de cum panis (celui qui portage le pain), c’est-à-dire ce qui nous réjouit et nous fait vivre, (pour l’élève ses réussites, ses progrès), et de cum pugnare qui signifie "combattre avec", (comme le compagnon d’armes) et parfois "contre" l’élève lorsque l’éducateur doit lutter contre un laisser-aller, un découragement ou une mauvaise tentation. L’élève doit pouvoir trouver dans la figure de l’éducateur celui qui le soutient dans ses efforts mais aussi le reprend lorsque c’est nécessaire, dans l’esprit que nous indique saint Paul : "Prêche la parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, supplie, menace, en toute patience et toujours en instruisant."
Et quelles ont été vos joies et vos peines dans cette mission ?
Mes plus grandes joies d’éducateur ont été de constater qu’un élève est capable de reprendre par lui-même les conseils donnés et de constater la joie de sa progression, que ce soit dans le travail ou le comportement. Mes peines les plus fortes ont été les constats d’impuissance malgré les efforts déployés, les miens ou ceux de l’élève ou dans une relecture de situations parfois compliquées qui n’ont pas trouvé d’issue favorable, de m’interroger de façon douloureuse : aurais-je dû faire autrement ?
"Cette perte d’un langage commun nous conduit à une société "Tour de Babel" qui est celle qu’évoque Léon XIV dans son encyclique Magnifica humanitas."
Cependant, le sous-titre de votre ouvrage est "petit traité pour des temps chahutés"… quelles sont les spécificités de notre époque ?
La question qui me paraît exprimer l’esprit de notre époque est "pourquoi pas ?". Nous avons quitté les rives du "pourquoi" qui interrogeait une règle établie et pouvait même la contester, mais qui reconnaissait une règle, pour nous aventurer vers les espaces incertains du "pourquoi pas ?" qui fait table rase de la transmission des anciens, des parents, de l’expérience commune : refus de l’héritage, volonté de toute puissance dans l’affirmation de soi, difficulté à gérer ses frustrations, perte du langage comme outil de débat, qui conduit au langage de la violence physique. En une phrase : nous n’avons plus le sens de la borne, de la limite de la raison et de la volonté, ni celle de la règle, sauf celle que je me donne à moi-même et qui conduit au réflexe communautariste, à ses violences, que ce soit dans les stades, la rue, et même à l’Assemblée nationale, qui finalement n’est rien d’autre que la "représentation nationale" comme elle se définit elle-même.
Après le constat, les idées…
Cette perte d’un langage commun nous conduit à une société "Tour de Babel" qui est celle qu’évoque Léon XIV dans son encyclique Magnifica humanitas. Au cœur de ce "chahut", ce petit traité tente de revenir, à partir de ma formation en philosophie et de mon expérience d’éducateur et de père de famille, à des réflexions et des attitudes de bon sens qui se réfèrent d’une part aux besoins de toute personne humaine vivant en société et d’autre part à l’éclairage que donnent la foi et l’enseignement de l’Eglise, notamment dans le domaine de l’éducation. Il y a dans cet enseignement une forme de "sagesse éducative" qui ne prend pas une ride car elle s’appuie sur une connaissance du cœur de "l’homme éternel", comme l’évoque Chesterton.
"La tentation du mal est inhérente au cœur de l’homme et un mauvais usage de sa liberté lui permet d’y succomber."
Puisque vous parlez de vigilance, sont régulièrement révélés des abus sexuels sur les élèves dans le cadre éducatif. Quelles en sont les causes profondes selon vous ?
La tentation du mal est inhérente au cœur de l’homme et un mauvais usage de sa liberté lui permet d’y succomber. Saint Paul le dit très clairement : "Il y a dans ma chair une loi qui contredit la loi de mon esprit. Le bien que je veux faire, je ne le fais pas, le mal que je veux faire, je le fais". Albert Camus disait dans son roman Le Premier Homme, "un homme, ça s’empêche !" Lorsque cet "empêchement" ne s’impose plus ; soit de l’extérieur (parents, autorité, règles, éducation, coutumes…), ce qui est nécessaire sans être suffisant, soit de l’intérieur même de soi, par la pratique des vertus de force et de tempérance, alors la limite à ne pas franchir disparaît. Et ensuite, pour éviter toute tension avec soi-même, on se persuade que sa manière de faire est bonne. Ce qui a fait dire à Paul Bourget : "À force de ne plus vivre comme on pense (c’est-à-dire selon sa conscience droite), on finit par penser comme on vit", ce qui a conduit, il y a déjà quelques décennies, certains intellectuels et personnalités médiatiques à revendiquer comme "normales" des relations pédophiles. Dans le contexte particulier de l’éducation, en famille ou à l’école, c’est la dissymétrie de la relation de l’adulte avec l’élève qui augmente le risque d’un passage à l’acte lorsque l’on manque de vigilance, de prudence ou que l’on s’est installé dans son vice. Là-aussi, la tentation du "pourquoi pas ?" qui invite à passer à l’action est mortifère.
Comment agir ?
Vaste programme ! J’évoque dans mon livre l’intervention d’un inspecteur de l’Éducation nationale qui disait que "d’une éducation civique réduite à l’éducation au droit et désincarnée de sa composante morale, il ne reste que la peur du gendarme. On respecte la loi parce que sinon, on est condamné. Il faudrait avoir le courage de dire pourquoi on interdit certaines pratiques ou certains comportements, c’est-à-dire de revenir, à nouveaux frais, sur les notions de bien et de mal". Autrement dit à la morale elle-même, fondée sur le droit naturel, lequel n’est ni connu, ni compris ni accepté. À défaut d’une référence explicite à loi naturelle, il faudrait au minimum une forte convergence, dans une vision unifiée, des politiques familiale (et pas seulement sociale), éducative, culturelle, qui pourraient redonner des fondements assurés à la règle, à la loi, au beau, au bien, au vrai, à la transmission d’une sagesse respectueuse de notre humanité. D’une certaine manière, c’est ce projet unifié que portent les écoles catholiques, qui se réfèrent à une vision de l’homme qui intègre les grands enjeux de l’anthropologie et donc de l’éducation, qu’elle soit familiale ou scolaire.
"Le simple fait d’exposer la foi dans une école catholique, alors même que des parents l’ont choisie librement pour leurs enfants, en toute connaissance de son projet éducatif, est considéré aujourd’hui comme blessant la liberté de conscience."
Plus largement, n’y a-t-il pas justement une mise en cause de la relation éducative, "dissymétrique" dites-vous, en particulier quand il s’agit de transmettre la foi, l’exercice étant souvent assimilé à une négation de la liberté de conscience de l’élève ?
Cette vision de la transmission de la foi dans les termes que vous utilisez illustre fort bien les évolutions des mentalités vis-à-vis desquelles nous avons, me semble-t-il manqué de vigilance et de réaction. Sur cette question, il convient d’abord de rappeler que ce sont les parents qui sont responsables de leur enfant et protecteurs de sa liberté de conscience, et non l’État. Le simple fait d’exposer la foi dans une école catholique, alors même que des parents l’ont choisie librement pour leurs enfants, en toute connaissance de son projet éducatif, est considéré aujourd’hui comme blessant la liberté de conscience. Comme si "exposer" signifie "imposer". Si en plus vous osez "proposer" la foi chrétienne, alors vous êtes rapidement accusé de "prosélytisme". Lorsque les mots n’ont plus le même sens pour les interlocuteurs, le dialogue devient difficile. Si je vais au bout de votre raisonnement, la relation dissymétrique dans une institution scolaire serait par nature un empêchement à la proposition de la foi. Il faudrait donc fermer les écoles catholiques ou ne plus les appeler catholiques. Nous voyons bien qu’il convient de revenir au sens précis des mots qui disent la réalité et ne sont pas interprétés à la lumière de grilles de lectures idéologiques. Mais nous connaissons bien ce phénomène qui consiste à accepter progressivement des formulations qui atténuent ou modifient le sens d’un contenu et "font passer la chose" par une appellation tronquée. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a des termes qui sont devenus "politiquement incorrects" et restreignent la liberté d’expression et donc la liberté de conscience. Il n’y a là rien d’innocent…
Mais alors, qu’est-ce que cette liberté de conscience, qui ne semble pas mettre d'accord les détracteurs de l’Enseignement catholique et les éducateurs chrétiens ?
La liberté de conscience est précisément de ne pas chercher à imposer une croyance par la contrainte. C’est une liberté inhérente à l’annonce de l’Évangile, selon moi, car on ne peut proposer un Dieu d’Amour par une attitude qui forcerait à L’aimer. L’amour ne se commande pas. Les démons ont la foi, pas la charité. Au nom même de cet amour, il ne peut y avoir d’imposition de la foi par contrainte. Mais la liberté est une liberté de choix, pas d’absence de choix. Je ne suis pas libre si je n’exerce pas ma liberté. Or, si la dignité de l’homme est dans son indétermination, le respect de sa liberté consiste à la laisser indéterminée, ce qui relève de la lubie. Cette liberté d’abstention et non de décision n’est pas la liberté. Ce qui explique que dans l’espace public, ou à l’école, certains souhaitent supprimer les signes religieux car ils considèrent que leur seule présence est blessante pour la liberté. La laïcité est alors conçue comme un effacement du religieux et non une distinction du religieux et du politique. Elle est devenue le vecteur légal d’un athéisme militant.
Doit-on donc renoncer à annoncer le Christ à l’école ?
"Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile !" Continuer d’annoncer le Christ dans des écoles catholiques me paraît précisément être la mise en œuvre de la liberté de conscience reconnue par notre Constitution. On ne peut pas obliger à croire, mais on ne peut pas obliger non plus à ne pas croire. C’est le sens même de la loi Debré qui, par contrat d’association, reconnaît aux établissements privés la possibilité de développer un projet propre, qui comporte explicitement la dimension chrétienne. Avec des textes de loi ou de règlement qui restreignent de plus en plus cette liberté au nom d’une interprétation restrictive, cette annonce devient plus difficile, on le voit aujourd’hui dans les enjeux portés par l’Enseignement catholique. Ces combats sont encore devant nous.
"Ce qui est devenu insupportable à certains, c’est l’anthropologie que promeut l’Église et sa vision de la personne humaine."
Sans même vouloir transmettre la foi, n’y a-t-il pas une confrontation inévitable entre l’Éducation nationale et la vision anthropologique de l’Église ?
J’explique dans mon livre que ce n’est finalement pas la foi qui heurte un certain nombre de politiques ou d’inspecteurs de l’Éducation nationale. Nos célébrations, cérémonies, pèlerinages, relèvent pour eux d’un folklore innocent ou d’une croyance qui est analogue aux croyances en Merlin l’Enchanteur ou en la fée Mélusine. En revanche, ce qui est devenu insupportable à certains, c’est l’anthropologie que promeut l’Église et sa vision de la personne humaine. Léon XIV rappelle dès le début de son encyclique Magnifica humanitas la très belle citation de Gaudium et Spes : "Le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné" (§22). Comme catholique, nous n’avons pas "une certaine idée de l’homme", mais "une idée certaine de l’homme". Et cette certitude emporte avec elle des convictions solides en ce qui concerne le début et la fin de la vie, la dignité de la personne humaine, les relations sociales, la sexualité, etc. Et c’est au nom de cette certitude que l’Église rappelle à l’école catholique que "ce qui lui appartient en propre, c’est de créer pour la communauté scolaire une atmosphère animée d’un esprit évangélique de liberté et de charité, d’aider les adolescents à développer leur personnalité en faisant en même temps croître cette créature nouvelle qu’ils sont devenus par le baptême, et finalement d’ordonner toute la culture humaine à l’annonce du salut de telle sorte que la connaissance graduelle que les élèves acquièrent du monde, de la vie et de l’homme, soit illuminée par la foi" (Gravissimum Educationis §25). Oui, cette vision-là suscite des réactions et des débats dans le cadre d’une école catholique associée à un État qui diffuse un catéchisme des « valeurs de la République » qui ne sont pas celles de l’Église.
Autre reproche fait à l’Enseignement catholique, celui de la mixité sociale. Étonnamment, l’un de vos chapitres s’intitule "Éloge de l’entre-soi"…
La mixité sociale au sens de la capacité à vivre en paix les uns avec les autres quels que soient les convictions politiques, religieuses, ou le niveau de vie est évidemment une réalité essentielle dans l’unité d’une nation. Encore faut-il promouvoir cette mixité par d’autres moyens que l’impératif catégorique, l’injonction contraignante ou la sanction financière si l’école ne satisfait pas aux critères. Le "vivre ensemble" ne se décrète pas. Le titre un peu provocateur de ce chapitre a pour but de dire l’inanité des slogans concernant ce "vivre ensemble" ou la "mixité sociale" avec ce qu’ils provoquent d’ailleurs de stratégies de contournement, y compris par ceux qui les profèrent. Comme le dit Paul Valéry : "ce sont des mots qui chantent plus qu’ils ne parlent" … "et qui prennent du volume à mesure qu’ils perdent leur sens".
"Ce que redoutent les parents, ce n’est pas la "mixité sociale", au sens d’une disparité et d’une inégalité des revenus, ce sont les mauvaises fréquentations qui ne sont pas plus le fait des familles défavorisées que des familles favorisées."
Où donc les enfants devraient-ils apprendre à vivre avec les autres ?
Le premier lieu d’apprentissage du "vivre ensemble", c’est la famille. C’est au sein de cette cellule sécurisée que se vivent les premières expériences d’altérité et de "frottements". Ce que redoutent les parents, ce n’est pas la "mixité sociale", au sens d’une disparité et d’une inégalité des revenus, ce sont les mauvaises fréquentations qui ne sont pas plus le fait des familles défavorisées que des familles favorisées. Considérer que la qualité de l’éducation est systématiquement liée à la modestie des revenus fait injure aux familles modestes. La famille est le premier lieu d’un "entre-soi" qui est aussi celui qui prépare le mieux à l’altérité. Or, ce qui caractérise ce lieu d’éducation, c’est qu’il comporte et conserve une dimension d’identité qui permet la découverte d’autrui sans violence, sans perte de repère, sans influence néfaste, sans réaction de rejet.
Quelle est la place de l’école dans cet apprentissage ?
Elle vient ensuite, puis les clubs, les associations, le scoutisme, bref, tous les lieux tiers qui vont permettre à un enfant de découvrir les exigences et les règles de la vie communautaire, y compris avec des camarades de milieux sociaux différents. Il me semble que c’est aux parents, compte tenu de leur responsabilité première, qu’il revient de choisir ces lieux, en fonction de ce qu’ils connaissent de leur enfant, notamment dans l’âge de l’enfance, et pas à l’État. C’est le sens même de la liberté scolaire qui est le corollaire de la responsabilité parentale, première et inaliénable. En d’autres termes, et si j’ose cette formule, "il faut un minimum d’homogénéité aimable pour vivre une hétérogénéité supportable". Sans cela, ces injonctions deviennent contre-productives, conduisent à la violence, au rejet de l’altérité et au réflexe communautariste.
Pratique :












