Prêtre du diocèse de Bordeaux, le père Clément Barré commente les lectures du 22e dimanche du temps ordinaire. La responsabilité du disciple se rejoue à chaque fois qu’il faut choisir entre recevoir sa mission du Christ ou décider seul.
Pour entendre l’évangile de ce dimanche, il faut nous souvenir de ce que nous avons entendu le dimanche précédent. Pierre vient de confesser : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant." Et Jésus lui répond : "Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église" (Mt 16, 18). Mais voici qu’il devient "une occasion de chute" (Mt 16, 23). En grec, le jeu de mot est explicite : de petra, le roc, il passe à skandalon, qui désigne la pierre sur laquelle on trébuche. Même homme, même jour, même amour du Christ, et pourtant deux destins opposés pour une seule et même pierre.
L’autorité dans l’Église
Alors que nous nous préparons à accueillir en France le successeur de Pierre, voici l'occasion de nous reposer, pour nous-mêmes, la question que ce texte pose : qu'est-ce qui fait qu'une autorité reçue dans l'Église édifie, et qu'est-ce qui fait qu'elle devient obstacle ? Jésus vient de le dire lui-même, à Césarée : "Ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux" (Mt 16, 17). Pierre est fondation dans la mesure exacte où il reçoit, où il laisse Dieu lui donner une vérité qu'il n'aurait pas trouvée par lui-même, qui le dépasse. Sa solidité est d’abord une docilité.
Et c'est très exactement cela qui se brise quelques instants plus tard. Jésus annonce sa Passion ; Pierre le prend à part et le reprend : "Dieu t'en préserve, Seigneur ! Cela ne t'arrivera pas" (Mt 16, 22). Au lieu d’écouter, voilà qu’il décide. Il oppose sa propre idée de ce que doit être le Messie, son propre jugement sur ce qui est raisonnable, souhaitable, supportable. Celui qui n’avait pas parlé, inspiré par la chair et le sang mais par le Père qui est aux cieux, devient immédiatement celui dont les pensées ne sont pas celle de Dieu mais celle des hommes. Le gardien des clés du royaume des cieux en vient à oublier qu’il n’en est pas le propriétaire.
Un ordre de marche
C'est bien là toute la responsabilité du disciple, de tout disciple à qui le Christ confie une parole, une mission, une part de sa propre autorité dans l'Église. Cette responsabilité n'est jamais acquise une fois pour toutes. Elle se rejoue chaque fois qu'il faut choisir entre recevoir et décider seul. Il y a pourtant, dans la réplique de Jésus, une miséricorde autant qu'un reproche : "Passe derrière moi" (Mt 16, 23). C'est un ordre de marche. Jésus reprend la tête, et c'est à Pierre de revenir à sa place, derrière, pour suivre. Et là où Jésus reprend la tête, il ne conduit qu'à un seul endroit : Jérusalem, la croix qu'il vient d'annoncer. Suivre Jésus, ce n'est jamais suivre en général. C'est marcher derrière quelqu'un qui va vers sa croix.
Une année chrétienne n'a, au fond, qu'un seul point d'arrivée : Pâques.
Nous ouvrons aujourd'hui une année scolaire et pastorale. Mais une année chrétienne n'a, au fond, qu'un seul point d'arrivée : Pâques. Tout ce que nous allons vivre ensemble n'a de sens que si cela nous fait marcher, derrière Pierre revenu à sa place, à la suite de Celui qui nous précède vers la croix pour nous conduire, de l'autre côté, à la résurrection. C'est pourquoi elle est aussi l'occasion de renouveler notre choix de le suivre. Ce choix ne se prend pas une fois pour toutes : chaque rentrée, chaque étape, nous redemande si nous voulons marcher derrière lui, jusqu'où il va, ou si nous préférons, comme Pierre à Césarée, lui indiquer nous-mêmes le chemin.
Discerner ce qui plaît à Dieu
Cela sera un défi particulièrement important alors que s’ouvre une année électorale décisive pour notre pays. À l'approche d'une échéance présidentielle qui commence déjà à réclamer chacun dans un camp, nous savons déjà que notre communion et notre attachement au Christ seront mis à l’épreuve. Saint Paul donne, dans l'épître de ce dimanche, la discipline qui garde de la dérive de Pierre : "Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre intelligence, pour discerner ce qui plaît à Dieu" (Rm 12, 2). Notre jugement sur les affaires de la cité doit, lui aussi, rester fondé sur ce que Dieu nous donne à voir et à entendre et non sur les évidences qu'une saison électorale voudra nous imposer.
Chacun de nous porte une part de cette responsabilité reçue du Christ. Elle peut, le même jour, nous faire fondation ou pierre d'achoppement. Demandons, en cette rentrée, la grâce de reprendre notre marche derrière lui, jusqu'à sa Pâques, pour demeurer des pierres vivantes, et non des pierres d'achoppement.
Lectures du 22e dimanche du temps ordinaire (année A) :












