"Je me suis peut-être aussi un peu fui moi-même, pour aller voir ailleurs si j’y étais." Cette confession, c’est celle de Théophane Leroux, auteur de Ce temps où nous mourons de ne pas vivre : journal d’une reconversion. En février 2022, après plusieurs années au sein de la rédaction d’un hebdomadaire chrétien, ce journaliste parisien en mal d’idéal décide de se tailler trois cents kilomètres plus à l’ouest pour apprendre à tailler la vigne. Au fil des lignes, il livre au lecteur sa vie quotidienne dans les vignes et les réflexions qui l’accompagnent. Tantôt il tire les bois, tantôt il ébourgeonne, quand il n’est pas en train de manier la binette, brûler les sarments, brasser la terre, installer des tuteurs, vendanger ou encore égrapper. Les mois se suivent et à son tour, l’on suit l’apprenti vigneron au milieu des parcelles qui s’affaire d’un cep à l’autre tout en méditant sur le sens de la vie.

S’il confesse avoir en horreur l’expression "sortir de sa zone de confort", c’est pourtant ce qu’a fait Théophane Leroux. "Je suis un peu comme tout le monde", confie-t-il à Aleteia. "Je vivais à Paris, je travaillais dans un open space et je prenais le métro. Après le Covid, j’ai eu besoin d’un grand bol d’air. Il me fallait larguer les amarres et quitter mon train-train quotidien." C’est décidé, il sera ouvrier viticole. Il prend la poudre d’escampette du côté de Saumur (Maine-et-Loire) où il passera trois années de sa vie, et pas des moindres. Là-bas, il apprend les rudiments du métier et ce n’est pas sans rugosité. Ce temps sabbatique bottes aux pieds, il le vit comme un défi humain et spirituel : "Je suis parti dans les vignes comme on part à l’aventure : à pied, sans trop savoir où l’on va", écrit-il. Vous l'aurez compris : chez ce chercheur de Dieu qui ne rechigne pas devant un coup de jaja, aventurier rime avec intériorité.
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Une reconversion non sans aspérités
Loin de l’idéalisation de la reconversion, le viticulteur en herbe cherche avec ses mots à dessiner les contours du réel. "J’ai lu de nombreux récits de reconversion et j’ai été frappé par leur côté très lisse", souffle-t-il. "Il y a beaucoup de belles choses, certes, mais je n’ai pas envie de mentir à mes lecteurs. Une reconversion, c’est quitter un métier confortablement payé pour se retrouver, dans mon cas, avec le salaire d’un ouvrier viticole débutant, c'est-à-dire le Smic. Il faut aussi repartir de zéro et cela peut parfois être un peu humiliant de se retrouver avec des types de 20 ans beaucoup plus efficaces que nous pour des tâches qui semblent pourtant simples. Puis j’ai été assez vite rattrapé par le côté physique du travail. Je n’avais pas forcément mesuré cela".

Être penché sur un cep de cinquante centimètres de haut au milieu des rangs par des quarante degrés sans ombre, c’est autrement éprouvant que de se tenir dans un open space climatisé. Ses lignes sans concession décrivent l’éprouvante réalité : "Si je m’agenouille devant le cep, mes genoux se rappellent à mon bon souvenir et je suis encore plus lent. Mon échine semble se gripper. L’arrière ne tient pas. À la fin de la première semaine, je n’arrive quasiment plus à me relever à la fin d’un rang trop long. Drôle d’effet que de se sentir dans le corps d’un vieillard courbé par les ans." Et enfin, passionné de culture et de littérature, l’écrivain vigneron témoigne de la difficulté d’arriver dans un milieu ouvrier, où les préoccupations, "tout aussi nobles", sont néanmoins différentes.
Qu’a-t-il appris de ces mois entre grappes et sarments ? "Tout d’abord, que je n’étais certainement pas fait pour travailler dans les vignes et que mes talents étaient plutôt dans l’écriture et la communication", sourit-il. Mais pas que, puisqu’il a aussi "appris à gérer une plante de A jusqu’à Z, de sa plantation jusqu’à son arrachage". Le trentenaire s’émerveille aussi de cet autre rapport au temps qu’induit le travail de la vigne : "C’est du temps long. La vigne devient productive à partir de quatre ou cinq ans. En planter, c’est se forcer à avoir une vision à vingt, trente ou quarante ans ! On est dans une autre temporalité dont la logique est très différente de celle des investisseurs d’aujourd’hui". Enfin, autre vertu de cette mise en retrait de trois ans : la vie spirituelle. "Je travaillais sans écouteurs et ma vie intérieure a été bien plus intense que d’habitude". Sa créativité a pu elle aussi se déployer au contact de la terre : "Une fois que l’on a compris le cycle de la vigne et que l’on est capable de le suivre, on a du temps pour penser. J’avais le cerveau en ébullition et je n'ai jamais autant noté d’idées dans mon carnet."
“Aujourd’hui, le réel est beaucoup mis sur la touche. S’occuper d’une plante, c’est une façon de se prémunir contre beaucoup d’idéologies. Pour moi, la nature est fondamentalement réactionnaire.”
Multipliant les références, de Bernanos à l’activiste Mark Boyle en passant par Simone Weil, le Nouveau Testament ou encore le groupe punk Stupeflip, Théophane Leroux souligne l’importance du réel, s’attelant à redorer son blason. "Aujourd’hui, le réel est beaucoup mis sur la touche. S’occuper d’une matière, d’une plante, c’est une façon de se prémunir contre beaucoup d’idéologies. Pour moi, la nature est fondamentalement réactionnaire", s’amuse l’auteur qui insiste : "La nature réagit à ce qu’on lui fait : ce n’est pas de la matière inerte." La plante ne pousse pas systématiquement comme le jardinier l’imaginait. Échappant à son contrôle, elle nous livre un message fondamental et rappelle à nos esprits contemporains parfois capricieux que la réalité n’a pas toujours à se conformer à nos désirs. Ne serait-ce pas plutôt à nous, alors, de conformer nos désirs au réel ?
Qu’a-t-il tiré de ce temps de retrait(e) ? "Un certain apaisement car j’ai été au bout de l’expérience et je suis fier de cela. Ces trois années ont été une période charnière pour moi, autant au niveau de ma vie personnelle que de ma vie spirituelle", confie l'écrivain qui, revenu à ses premières amours, travaille à présent dans la communication. "Elles m’ont apporté de la stabilité, et aujourd’hui, j’idéalise moins mes différentes activités professionnelles". Celui qui a appris à mettre de l’eau dans son vin se réjouit également d’avoir grandi en liberté. "Je sais aujourd’hui que je suis capable de quitter mon travail et d’en retrouver un". Et Dieu, dans tout ça ? "Il est dans le réel et il est le réel. Pour moi, c’est le réel qui a raison car il nous permet d’être en contact avec Dieu. Ce qui compte, c’est ce qui est vraiment, et cela permet de se prémunir de beaucoup d’idées fausses. Spirituellement, je reste celui que je suis : la question de Dieu demeure toujours". In vino veritas ?
Pratique



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