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Jason Arday, victime de la “théorie critique”

8 min de lecture
Jean Duchesne

Crédit : Aleteia

La triste fin d’un jeune professeur noir de Cambridge révèle une crise de l’intelligentsia, analyse l’essayiste Jean Duchesne. En voulant "déconstruire les stéréotypes" au nom de la "théorie critique", le monde universitaire s’est soumis à la violence des rapports de force politiques, où les normes ne sont plus la morale naturelle et la rationalité scientifique, mais les émotions politiques.

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L’affaire qui a meublé le creux de l’actualité au mois d’août en Grande-Bretagne mérite un peu d’attention. Il s’agit du décès (probablement par suicide, bien qu’il n’y ait pas eu de confirmation officielle) de Jason Arday, 41 ans, qui venait de renoncer à la chaire de sociologie de l’éducation qui lui avait été octroyée à Cambridge en 2023.  Il était donc déjà célèbre comme le plus jeune des rares professeurs noirs de la prestigieuse université. Mais sa réputation était entachée depuis plusieurs mois par des rumeurs de fraude dans ses travaux académiques et par des soupçons sur les aspects sensationnels de la biographie qu’il affichait. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour voir en lui une victime. La question est de savoir de qui ou de quoi.

Préjugés ethniques et de classe ?

La première réponse qui semble s’imposer est l’hostilité au moins implicitement raciste suscitée par le sentiment qu’il n’aurait pas obtenu une chaire aussi enviable s’il n’avait pas été d’origine africaine (fils d’immigrés ghanéens) et si ses recherches n’avaient pas porté sur la discrimination socio-culturelle dans l’accès à l’enseignement supérieur. Le volume et l’impact scientifique de ses recherches publiées étaient de surcroît relativement modestes. Mais il faut reconnaître que l’« extrême droite" politique britannique, pourtant xénophobe et hyperactive (le parti Reform UK de M. Nigel Farage), ne l’avait pas ciblé, même si la "gauche" radicale s’était ouvertement réjouie de sa promotion, le soutenait (et persiste à le défendre) en attribuant à des préjugés ethniques et de classe les allégations de malhonnêteté portées contre lui.

Si Jason Arday a préféré démissionner et finalement mettre (peut-on supposer) fin à ses jours, c’est plutôt en raison d’insinuations sur son passé dans les réseaux sociaux, déclenchant des investigations de journalistes de la grande presse londonienne, souvent populiste et friande de scandales. Ces dénonciations ont incité Cambridge à annoncer une vérification, par une commission indépendante, de la procédure de sélection de ce professeur, afin — était-il bien précisé — de couper court aux dénigrements sans fondement. Cette assurance n’a apparemment pas suffi à persuader le jeune fellow du glorieux Jesus College de continuer à se battre.

Lynchage médiatique ?

Il a donc pu être avancé qu’il avait été la proie d’un impitoyable lynchage médiatique, livré à la curée d’une meute d’inquisiteurs à gages. Il faut cependant admettre que Jason Arday a lui-même fourni de la matière aux "fouilleurs de fumier" (muckrakers). Ce n’est pas seulement qu’il n’avait jamais étudié la sociologie et que des intelligences artificielles avaient repéré des plagiats dans sa thèse de doctorat, ainsi que des approximations cavalières dans ses articles. C’est aussi qu’il avait, dans des interviews, prétendu avoir été autiste, incapable de parler jusqu’à onze ans, analphabète jusqu’au sortir de l’adolescence, puis avoir accompli des exploits sportifs (couru 30 marathons en 35 jours) pour "lever" des millions en faveur d’œuvres charitables, effectué des missions humanitaires en Afrique, enseigné aux États-Unis, etc. Rien de tout cela n’a pu être confirmé par des documents ou des témoins.

Mais ces revendications de résilience et de vertus héroïques, défendues dans des poursuites pour diffamation quand elles étaient mises en doute, s’ajoutaient à de magnifiques dreadlocks, des yeux expressifs et un sourire éclatant. Et tout cela, combiné à une gentillesse auxquels les étudiants étaient sensibles dans des cours certes peu conventionnels (mais pas ennuyeux) sur la sélection pour l’admission aux formations élitistes, constituait un profil inespéré pour répondre aux exigences des principes de DEI (Diversité, Équité, Inclusion) lancés sur les campus américains dans les années 1960 et visant à remédier aux injustices frappant tous les opprimés (femmes, minorités ethniques et sexuelles, personnes handicapées... — les croyances religieuses n’étant toutefois à protéger qu’à la condition de réprouver toute espèce d’intransigeance). 

La "théorie critique de la race"

En promouvant Jason Arday, Cambridge a vraisemblablement voulu corriger son image de repaire de mandarins blancs et ringards. Ce choix paraît néanmoins avoir été hâtif et basé sur des critères loin d’être purement académiques. De sorte que l’élu, exposé à la curiosité du public, s’avère la victime non pas tant du racisme ambiant et des médias prompts à démolir les idoles qu’ils érigent que des autorités aux attentes desquelles il avait surabondamment répondu. Mais il faut sans doute aller plus loin et se demander ce qui a pu motiver l’université. 

On a peu parlé, après le décès de Jason Arday, de la "théorie critique de la race" dont il se réclamait pourtant et où le racisme n’est pas un préjugé individuel, et plutôt un phénomène "systémique", inscrit dans les mentalités et les institutions. Cette notion a été développée par le Martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) dans la mouvance anticoloniale, et aux États-Unis avec le "Pouvoir noir" lancé par Malcom X (1925-1965) et Stokely Carmichael (1941-1998).

L’« École de Francfort » et la « déconstruction »

Or cette contestation rejoint celle de la ségrégation dans le Sud, du consumérisme par les hippies et de la guerre au Vietnam par les étudiants. Elle se prolonge ensuite avec la montée du féminisme, le "politiquement correct", et enfin l’invention du "genre" — construction socio-culturelle et non plus donné factuel. Cette analyse est semblable à celle du racisme. Il y a en effet une source commune : la "théorie critique" (tout court) de l’"École de Francfort" née vers 1930 autour des sociologues Max Horkheimer (1895-1973) et Theodor W. Adorno (1903-1969). On cite encore des marxistes hétérodoxes et freudisants : le Hongrois Georg Lukacs (1885-1971), l’Italien Antonio Gramsci (1891-1937), les juifs exilés Walter Benjamin (1892-1940) et Herbert Marcuse (1898-1979). Plus tard vient Jürgen Habermas (1929-2026). 

Des intellectuels français — Jacques Derrida (1930-2004) en tête (mais aussi, de la même génération, Jean-François Lyotard, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Pierre Bourdieu...) — sont situés dans ce courant de « déconstruction » des stéréotypes, ouvrant une "postmodernité" qui juge périmés les "grands récits" de cheminement guidé par des valeurs universelles ou vérités absolues. La "théorie critique" veut justement libérer des mythes qui ne font qu’asservir aux intérêts des dominants. Il va de soi que pas grand monde n’a lu ces auteurs, d’un accès peu facile et qui ne forment pas un courant structuré. Et ils désavoueraient sans doute les slogans réducteurs tirés de leur relation antagonique avec toute l’histoire de la philosophie jusqu’à la phénoménologie d’Edmund Husserl (1859-1938) et de Martin Heidegger (1889-1976).

Tel Saturne qui dévore ses enfants

La « théorie critique » justifie néanmoins en sous-main les dénonciations de tout ce qui crée des inégalités et des injustices en faisant obstacle aux émancipations. Cet engagement devrait exclure toute censure ou répression. Or il pousse à interdire, voire supprimer tout ce qui gêne — sans rien proposer à la place ! Le rejet de références objectives ou transcendantes ramène tout à des rapports de force et duels politiques, où les normes ne sont plus la morale naturelle et la rationalité scientifique, mais des émotions médiatisées en vue d’avantages immédiats.

Ce pourrait être là ce qui, au bout du compte, a détruit Jason Arday, qui a donc droit à la compassion qu’inspirent les enfants dévorés, selon l’antique mythologie, par Saturne qui les a engendrés. Déjà le structuralisme, branche apolitique de la "théorie critique" qui voit tout régi par des interactions impersonnelles, a pu être accusé autour de 1970 de préparer l’« abolition de l’homme". On peut aujourd’hui s’inquiéter pour l’université, en principe gardienne de l’autonomie du savoir, mais tributaire des lois du marché et de l’opinion. On peut lui rappeler que Derrida lui-même disait (dans De l’hospitalité en 1997 et Au-delà des apparences en 2002) que "l’idée de “séculier” est de part en part religieuse, chrétienne même", parce que la pensée ne peut maîtriser que les aspects à sa portée de "l’inconnu" qui s’offre à elle en l’éveillant.