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Elsa Godart : “Initier les enfants à la philosophie permet de développer leur pensée”

8 min de lecture
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Crédit : Rido I Shutterstock

Dès l’âge de trois ans, les enfants interrogent le monde avec beaucoup de curiosité et émerveillement. Dans "Philosopher à la maternelle", Elsa Godart, philosophe, psychanalyste et essayiste, montre comment accompagner cet éveil de la pensée, à l’heure où les écrans et l’intelligence artificielle transforment profondément notre rapport au savoir. 

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Les grandes questions philosophiques ne naissent pas nécessairement dans les amphithéâtres ou les salles de classe de terminale. Elles surgissent souvent dès l’enfance, dans ces interrogations spontanées que les tout-petits adressent au monde : Pourquoi le ciel est bleu ? Qu’est-ce que la justice ? Pourquoi le temps passe-t-il ? Qu’est-ce que la mort ?

Dans Philosopher à la maternelle, publié le 26 août aux éditions Fayard, Elsa Godart invite à considérer ces questions non comme de simples curiosités enfantines, mais comme les premières manifestations d’une pensée en construction. Philosophe, psychanalyste, chercheuse et essayiste, elle défend une approche de la philosophie non pas comme un enseignement académique réservé aux plus grands, mais comme une démarche d’éveil permettant aux enfants d’apprendre à réfléchir, argumenter et construire leur propre jugement. Une réflexion qui prend une résonance particulière à l’heure où les écrans occupent une place croissante dans le quotidien des enfants et où l’intelligence artificielle semble pouvoir répondre instantanément à toutes leurs questions. Entretien. 

Aleteia : Aujourd’hui la philosophie est enseignée à partir du lycée mais dans votre ouvrage vous défendez l’idée qu’elle devrait l’être dès la maternelle. Pourquoi ? 
Elsa Godart : Il ne s’agit pas d’enseigner aux enfants la philosophie telle qu’elle est proposée en terminale, mais plutôt de leur offrir une sensibilisation, un éveil philosophique. Cette démarche s’inscrit dans un mouvement très naturel chez l’enfant : sa curiosité, son étonnement et son émerveillement face au monde. Les enfants entretiennent spontanément ce rapport philosophique au réel. Il y a donc une belle occasion d’accompagner ce mouvement propre à l’enfance en leur proposant une démarche de réflexion. L’objectif n’est pas simplement de leur apporter des réponses à leurs nombreux « pourquoi », mais de les inviter à élever leur pensée par la réflexion, et surtout par l’abstraction. C’est-à-dire, à partir d’une question concrète et évidente les amener progressivement vers ce qu’elle peut révéler de plus abstrait, en posant ainsi les prémices de la conceptualisation. Il s’agit de les élever afin qu’ils puissent, à partir de questions simples, accéder aux interrogations les plus fondamentales et avant tout, apprendre à penser. 

Concrètement, comment accompagne-t-on un enfant de 3 à 6 ans dans une démarche philosophique ? Quel est le rôle de l'adulte qu’il s’agisse de la maîtresse ou des parents : apporter des réponses ou apprendre à accueillir les questions ?
J’aimerais que les enseignants puissent être formés à travers la dialectique et la maïeutique. Socrate s’adressait aussi bien aux esclaves qu’aux dirigeants, et notamment à la jeunesse. Il formait à la pensée philosophique par l’art du questionnement, en partant des interrogations les plus concrètes pour conduire progressivement vers une réflexion plus profonde. 

L’une des grandes forces de la méthode socratique est de montrer que la pensée se construit dans l’échange avec les autres.

Il ne s’agit donc pas simplement de poser une question aux enfants, mais de proposer un véritable parcours dialectique, à travers un atelier. Celui-ci peut prendre une forme ludique : partir d’un jeu, d’un livre, d’un conte, d’une bande dessinée ou encore d’un objet du quotidien. Par exemple, placer une feuille ou une plume au centre d’un cercle d’enfant et demander : qu’est-ce qu’une feuille ? Est-elle légère ou lourde ? Peut-elle voler ? Est-elle fragile ? À partir de ces observations simples, le groupe chemine peu à peu vers des notions plus abstraites. Cette démarche repose aussi sur la dynamique collective : on ne pense jamais complètement seul. L’une des grandes forces de la méthode socratique est de montrer que la pensée se construit dans l’échange avec les autres. La philosophie n’est donc pas quelque chose d’abstrait qui se pratiquerait seul. Elle nécessite la confrontation, l’écoute et l’enrichissement par la pensée de l’autre. 

Comment les parents pourraient-ils mettre cette méthode en pratique à la maison ?
Les parents peuvent s’appuyer sur des supports concrets, comme des ouvrages de philosophie pour enfants, à l’image de ceux proposés par Chiara Pastorini et Edwige Chirouter. On lit une histoire ensemble, puis on prend le temps d’échanger et de philosopher autour de ce qu’elle soulève. Il est important de partir d’un support concret.

Quel impact cette pratique peut-elle avoir sur le développement de l'enfant et sur le citoyen qu'il deviendra ?
Je trouve cette démarche fondamentale. Le combat de toute ma vie en philosophie est celui de la défense de la subjectivité : défendre le sujet, notamment l’enfant, là où il pourrait être menacé. Pratiquer la philosophie, c’est apprendre à appréhender le monde avec un esprit critique, à ne pas se contenter des apparences et à apprendre à penser par soi-même. Il ne suffit pas d’avoir une tête bien pleine ; il faut aussi avoir une tête bien faite. C’est précisément ce qui distingue la pensée humaine de l’intelligence artificielle qui ne possède pas cette intériorité, cette expérience subjective qui constitue le socle de notre rapport au réel.

En initiant les enfants à la philosophie dès le plus jeune âge, on leur donne une méthode pour développer leur pensée, pour s’élever progressivement vers les idées — au sens platonicien du terme — et apprendre à voir au-delà de ce qui apparaît immédiatement. Cette pédagogie participe ainsi à la formation de leur esprit. 

Si, dès le plus jeune âge, les enfants développent cette capacité à faire confiance à leur réflexion, à défendre une idée tout en acceptant qu’elle puisse être discutée ou évoluer, ils seront moins tentés de déléguer entièrement leur pensée à une intelligence artificielle ou à une source extérieure. 

Il y a également la dynamique collective. À travers les échanges, les rebonds d’idées et les interactions entre les enfants, ils apprennent non pas sous la pression d’un enjeu de réussite, mais simplement par le plaisir d’apprendre et de comprendre. Cette dynamique favorise des qualités essentielles comme le respect, l’écoute et la capacité à accueillir la parole de l’autre. Plus largement, elle contribue à former les citoyens de demain, car le dialogue et la reconnaissance de l’autre sont au cœur du fonctionnement démocratique. La philosophie permet aussi de développer l’imaginaire, qui joue un rôle essentiel dans la construction de la pensée. Enfin, elle aide à questionner l’autre dans sa différence. Chaque individu est différent d’une manière ou d’une autre, et cette différence cesse alors d’être perçue comme une difficulté ou une menace. C’est aussi par cette reconnaissance de l’altérité que l’on peut construire un rapport plus ouvert aux autres, et lutter contre les mécanismes qui peuvent conduire au rejet ou au racisme. 

À l'ère de l'intelligence artificielle, qui semble pouvoir penser à notre place, comment préserver chez les enfants cette capacité essentielle à réfléchir, douter et construire leur propre jugement ?
Grâce à la philosophie, tous les propos peuvent avoir un intérêt. Toute proposition, même imparfaite, peut devenir un point de départ pour réfléchir, rebondir et construire une pensée. Les enfants apprennent ainsi progressivement à prendre le risque de penser par eux-mêmes. C’est une forme d’émancipation, au sens où l’entendait Kant avec l’idée de « sortie de la minorité » : oser faire usage de sa propre raison. Ils découvrent qu’il n’y a pas de danger à exprimer une idée, même si elle est différente de celle des autres. Cette confiance dans leur propre parole et dans leur propre jugement est essentielle.

La méthode philosophique repose sur une véritable démarche d’enquête.

Si, dès le plus jeune âge, les enfants développent cette capacité à faire confiance à leur réflexion, à défendre une idée tout en acceptant qu’elle puisse être discutée ou évoluer, ils seront moins tentés de déléguer entièrement leur pensée à une intelligence artificielle ou à une source extérieure. La méthode philosophique repose sur une véritable démarche d’enquête : il s’agit de chercher la vérité. Il existe une véritable joie à chercher, à comprendre et à découvrir par soi-même. Lorsqu’un enfant développe ce goût de la recherche et cette habitude de réfléchir, cette attitude devient progressivement une seconde nature. L’intelligence artificielle peut alors devenir un outil complémentaire, un soutien ou un prolongement de sa réflexion, mais elle ne se substitue pas à la pensée personnelle déjà construite. 

Pratique

Philosopher à la maternelle, Elsa Godart, Fayard, août 2026, 12 euros.