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Ils veulent supprimer la nuit

7 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Il fallait y penser : même la séparation de la lumière et de l’obscurité ne plaît pas aux forcenés du progrès technologique qui ne supportent plus l’improductivité de la nuit. La philosophe Marianne Durano voit dans l’ambition de supprimer la nuit une rupture sans précédent.

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C’est une évidence que nous ne questionnons jamais : la nuit succède au jour, la lumière aux ténèbres, en un rythme immuable qui scande toute vie. On pourrait la croire intouchable, aussi incontestable que l’alternance des saisons ou le lever du soleil. Pourtant, il en faudrait plus pour impressionner les ingénieurs de la Silicon Valley : certains se sentent de taille à lutter contre la course des planètes. Car la Silicon Valley a un problème avec la nuit. La nuit, c’est improductif. La nuit, les panneaux solaires sont à l’arrêt, les plantes arrêtent de pousser, et, pire, certains humains en profitent même pour dormir. Alors elle a décidé, tout bonnement, de supprimer la nuit. 

Des satellites-miroirs géants

Comment supprimer la nuit ? Rien de bien compliqué : il suffit d’envoyer dans l’espace des satellites-miroirs géants qui refléteront les rayons du soleil et les redirigeront vers les zones plongées dans l’obscurité. Science-fiction ? C’est pourtant ce que propose la start-up californienne Reflect Orbital (fondée par un ancien employé d’Elon Musk), qui prévoit d’envoyer son premier satellite, Eärendil-1, à bord d’une fusée Space-X, d’ici la fin de l’année 2026, le tout avec le feu vert de la FCC, la Federal Communications Commission, agence indépendante du gouvernement des États-Unis censée réguler les télécommunications.

Pour la petite histoire, Eärendil est un personnage mythologique tiré du Seigneur des Anneaux, un être légendaire au front orné d’un joyau si brillant qu’il se transformera en étoile lumineuse. Galadriel offrira ainsi à Frodon une fiole contenant « la lumière d’Eärendil, notre étoile la plus chère », qui lui permettra de repousser Arachnê, l’araignée monstrueuse symbole de mort et d’obscurité (merci à mon fils d’avoir éclairé ma lanterne dans le labyrinthe qu’est l’œuvre de Tolkien). Rien que ça. L’élixir magique qui permet de détruire la toile des ténèbres et de lutter contre les forces du mal. À croire que les magnats de la Silicon Valley ne sont décidément que des geeks devenus milliardaires, désireux d’utiliser leurs pouvoirs magiques pour régner sur notre pauvre monde mortel (cf. Le casque bluetooth et le casque du salut). 

Dépasser la nature

Car derrière l’ambition démesurée de Reflect Orbital, il y a bien la volonté de hisser l’homme au rang de force tellurique, d’en faire le contremaître de la planète et le roi des réalités célestes, bref, de repousser les limites physiques qui freinent nos projets et nos investissements. Non seulement il s’agit d’étendre toujours plus le champ des business possibles, mais surtout de s’affranchir des pesanteurs du réel. Ce n’est pas un hasard si le satellite a été baptisé d’après l’œuvre de Tolkien : comme ce dernier, il s’agit bien d’écrire une nouvelle mythologie, un nouveau récit où les prouesses technologiques sont présentées comme des forces magiques luttant contre le règne de la nature, assimilée à l’obscurité, voire à l’obscurantisme.

Après s’être approprié le vivant dans son ensemble, l’homme entend désormais s’attaquer aux lois de la physique et au mouvement des astres.

Le présupposé en effet, derrière cette entreprise, c’est que la nature est mal faite, qu’elle doit être maîtrisée pour être dépassée, exploitée, rentabilisée. Après s’être approprié le vivant dans son ensemble, l’homme entend désormais s’attaquer aux lois de la physique et au mouvement des astres. Résultat ? Ce qui nous était autrefois donné comme une réalité partagée devient peu à peu l’objet d’une expropriation et d’une monétisation : il nous faut désormais payer pour accéder à de l’eau pure, à de l’air frais, et, demain au ciel étoilé. Avec ses satellites, Reflect Orbital entend s’approprier l’alternance du jour et de la nuit, monnayer les rayons de soleil et priver des régions entières du repos de la nuit.

Une rupture philosophie sans précédent

Il s’agit d’une rupture philosophique sans précédent. Depuis les premiers philosophes grecs en effet, de Pythagore à Aristote, en passant par Platon et Démocrite, le ciel étoilé est considéré comme le lieu d’un mouvement immuable et parfait, loin des vicissitudes terrestres. Dans la Bible, Dieu commence par créer l’alternance du jour et de la nuit, avant même de séparer la terre de la mer : "Dieu dit : “Qu’il y ait de la lumière !” et il y eut de la lumière. Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour" (Gn 1, 3-5). La distinction entre la lumière et les ténèbres est la première étape qui nous sépare du néant.

Le philosophe médiéval Robert Grossetête (+1235) fera même de la lumière l’origine de toute création. Esprit étonnant, à la fois évêque, théologien, poète, politicien et géomètre, Grossetête — qui porte bien son nom — imagine ainsi dans son De Luce un univers débutant comme un simple point de lumière, fusion de la forme et de la matière, qui se diffuse jusqu’à ce que la matière ne puisse aller plus loin, chaque corps physique étant considéré comme une sorte de solidification de la lumière. On peut en rire, ou admirer au contraire le génie d’un esprit capable d’annoncer, 800 ans en avance, les théories du Big Bang ou la relativité restreinte (1). 

Le luxe des étoiles

Si Reflect Orbital réussit son pari d’envoyer dans l’espace 50.000 engins d’ici 2035, nous ne pourrons plus contempler dans le ciel l’origine lumineuse de notre monde, mais seulement les clignotements lugubres des satellites. La lumière bienfaisante qui illumine gratuitement les bons comme les méchants risque de faire l’objet de spéculations financières, tandis que les étoiles deviendront un luxe que seuls certains pourront s’offrir (pourquoi pas à bord d’une fusée Space X…). Pour ma part, aux Prométhées de tous bords, dérobant le feu divin pour l’offrir aux hommes, je préfère Celui qui dit de lui-même : "Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura au contraire la lumière de la vie." (Jn 8, 12)

(1) Jean-Michel Counet (Université catholique de Louvain ),« La lumière dans le De Luce de Robert Grossesteste. Exemple d’une philosophie médiévale de la nature », Klesis, revue philosophique, 25 : 2013.