La dure réalité semble parfois contredire les promesses de gloire que Dieu nous adresse. La vertu d’espérance nous aide à ne pas nous laisser happer par l’athéisme confortable du milieu ambiant.
C’est au petit matin que nous viennent souvent les pensées les plus intéressantes. L’esprit, tout juste sorti de l’engourdissement du sommeil, est frais et disponible aux éclairs des intuitions que la routine et l’inertie somnambulique des occupations journalières ont vite fait d’étouffer. L’espace d’un instant, le monde est cette création nouvelle telle qu’elle surgit jadis des mains de Dieu. Alors peuvent germer les étonnements et les questions les plus essentielles.
Les chrétiens sont-ils de doux rêveurs ?
Ainsi, un beau matin, tandis que je prenais mon petit-déjeuner, je m’avisai soudain du contraste saisissant entre l’espérance de la gloire qui nous est promise, et la parfaite indifférence dont elle fait l’objet de la part de la plupart des habitants de notre pays. Comment cette pensée avait-elle affleuré dans mon esprit ? Ce matin-là, comme je réfléchissais aux activités que la fraîcheur matinale me permettrait d’effectuer, je m’étais identifié à tous les habitants de mon village qui avaient à cette minute la même pensée que moi. C’est alors que, mettant en rapport cette pensée avec mon identité chrétienne, je remarquai que si je partageais avec eux des préoccupations pratiques similaires aux leurs, en revanche mon espérance théologale me projetait bien au-delà de ces considérations immédiates.
Au milieu de cet océan d’indifférence, il reste au chrétien la consolation de savoir que ce contraste entre la monotonie des jours et l’espérance de la gloire a été voulu par Dieu.
À cet instant, me revint à l’esprit l’expression de saint Paul : "Le Christ en vous, l’espérance de la gloire" (Col 1, 27). Eh oui ! nous étions tous promis à la gloire ! Mais combien peu de personnes, autour de moi, en étaient conscientes, combien peu s’en préoccupaient… Sous ce rapport, quel écart entre un chrétien et un homme qui ne l’est pas, ou qui ne l’est plus, ou bien qui ne mesure plus les devoirs mais aussi les espérances extraordinaires de sa condition baptismale !
La tentation du conformisme
En cette journée qui commençait, tous allaient vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était. C’est alors que survint, comme une bête aux aguets, la tentation : et si c’était moi qui étais un doux rêveur ? Et si c’était moi qui délirais ? Les gens qui allaient reprendre leurs activités de la veille, après leur petit-déjeuner, n’étaient-ils pas de la même étoffe que moi ? N’étaient-ils pas aussi raisonnables que je l’étais ? Et si c’était eux qui avaient raison ? Le soleil, dans le calme paisible de la lumière matinale, ne se levait-il pas pour eux aussi ? Certes, cet astre, à son levant, m’inspirait des pensées religieuses différentes des leurs. Mais, après tout, pourquoi ces effusions poético-religieuses, qui se dissiperaient à mesure que la lumière solaire se ferait plus franche, que les contours des choses se feraient plus francs, plus abrupts, plus "positifs", que les impératifs concrets des nécessités de la vie se feraient plus pressants, pourquoi ces effusions primesautières seraient-elles plus solides, plus réelles, que les occupations qui attendaient mes compatriotes indifférents à Dieu ? Le chrétien est-il un grand enfant qui peine à grandir et à assumer le sérieux et la pénibilité de l’existence ? Et par contrecoup, "l’espérance de la gloire" est-elle autre chose qu’une chimère ? Ainsi se résumait la tentation qui m’assaillait.
Le chrétien se sent parfois très seul
"Tous les matins se ressemblent" semble dire l’athée pratique. "Où est-elle, ta gloire ?" nous demande-t-il. Oui, où est-elle ? Le salarié file à son bureau ou à son chantier, l’enfant attend le car scolaire qui le mènera au collège, le vieillard s’attend à ce qu’aujourd’hui ressemble à hier, le retraité réfléchit à ce qu’il va bien pouvoir faire de sa journée. Au milieu de cette routine, il est difficile en effet de discerner "l’espérance de la gloire" ! Dans ces moments-là, nous mettons sans difficulté sur nos lèvres la plainte du psalmiste : "Moi qui chaque jour entends dire : "Où est-il ton Dieu ?"" (Ps 41, 4).
Plus les signes se dérobent et plus le croyant est appelé à discerner, au-dedans de lui et au-dessus de lui...
Et notre penchant grégaire aggrave notre cas. Car la peur de la marginalisation nous pousse inconsciemment à faire nôtres les mœurs de la majorité. Pourquoi dire le bénédicité avant le repas si personne ne le dit ? Pourquoi prier une dizaine de chapelet si personne ne le fait et que tout le monde ne s’en porte pas plus mal ? Et pourquoi espérer la gloire quand l’horizon de tous ne dépasse pas la possession matérielle des choses et les petits plaisirs de la vie ? Dans ces conditions, une autre tentation entre en scène : celle de se taire car au milieu de l’horizon rétréci de l’athéisme pratique, parler de l’"espérance de la gloire" ne vous vaudra, au mieux qu’un haussement d’épaules, au pire une suspicion de folie. L'athéisme routinier, muet et obstiné, appuyé sur son bon droit à travailler au confort de la vie, est bien plus redoutable à affronter que l'athéisme militant.
Dans le désert, aimer Dieu pour Lui-même
Heureusement, au milieu de cet océan d’indifférence, il reste au chrétien la consolation de savoir que ce contraste entre la monotonie des jours et l’espérance de la gloire a été voulu par Dieu. Pour quelle raison ? D’abord afin de purifier notre foi et la rendre plus méritante. Mais surtout, ce contraste entre vie quotidienne répétitive et gloire incommensurable, s’inscrit dans les plans de Dieu qui nous invite, de la sorte, à L’aimer pour Lui-même et non pas seulement pour Ses dons. Plus que la réussite terrestre et le paradis, le chrétien espère Dieu.
Une foi nue qui ne s’appuie que sur une simple promesse, une foi que la réalité semble parfois contredire, devient ainsi le moyen de porter en priorité notre amour, au-delà des promesses, sur Celui qui nous les dispense — et qui est, en personne, l’objet suprême de cette promesse. En effet, plus les signes se dérobent et plus le croyant est appelé à discerner, au-dedans de lui et au-dessus de lui, la réalité invisible qui se tient derrière ces signes, la réalité invisible qui nous donne la vie, les créatures et la gloire : Dieu en personne !












