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Le Pape et la France, une visite surprise qui intrigue toujours

7 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Paul Airiau.

Pourquoi le pape Léon XIV veut-il visiter la France, cette nation catholique qui n’est plus ce qu’elle fut ? L’historien Paul Airiau estime qu’un "effet Léon XIV" est possible.  

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C’est la joie : Léon XIV va visiter la France. Du moins, c’est ce que la Conférence des évêques de France (CEF) tente de créer comme sentiment pour la fin du mois de septembre. De la joie, et de la mobilisation, à tout va, mais avec les contraintes du temps : jauge souvent limitée, inscriptions nécessaires ou recommandée, invitations pour les happy few, machinerie numérique avec site Internet dédié (et vente de souvenirs incluse), et tout le toutim. Comme pour les JO, le 14 Juillet et les sacres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, finalement : une banalité sécuritaire et logistique destinée à limiter autant que possible l’imprévu — un afflux massif, un attentat, une apparition de la Sainte Vierge, la Parousie, que sais-je encore.

Après la page François

Avec cette visite, la CEF tourne à sa manière la page François, cet impulsif aux logiques pas toujours très lisibles qui disait privilégier les périphéries et les marges. Mais il n’avait pas perçu, ou voulu percevoir, combien le catholicisme européen, et notamment français, était devenu une réalité minoritaire. Il l’avait donc à peu près ignoré, d’autant plus que la CEF avait eu la mauvaise idée de déléguer à une commission indépendante l’évaluation de l’ampleur des abus sexuels cléricaux en France, à rebours de toute la solide propension romaine à considérer que seule l’Église est autorisée à s’analyser elle-même. Même l’arme de conviction massive qu’est Emmanuel Macron, autoconvaincu que son charisme fascinateur peut tout obtenir, avait échoué à faire que François visitât officiellement la France. Cette ignorance confinant au dédain et au mépris n’avait pas été toujours bien perçue par les catholiques français, persuadés depuis longtemps que le destin l’Église et du monde dépend d’eux.

Une France catholique révolue

Aussi, d’une certaine manière, Léon XIV renoue-t-il les fils du temps, ceux qu’avaient tissés Benoît XVI et Jean-Paul II, et Pie VII bien avant eux — sans parler des papes médiévaux. La chose n’est pourtant pas sans surprendre. En effet, il est révolu le temps où la France était le four où se cuisait le pain spirituel de la chrétienté, comme l’avait dit Paul VI aux évêques français en les recevant à la fin de la troisième session de Vatican II. D’abord parce qu’il n’y a plus de chrétienté, nulle part, si ce n’est, éventuellement, en de petits lieux et milieux, mais point à l’échelle d’une nation ou d’une grande région du monde. Ensuite, parce que l’influence française dans l’Église s’est réduite à mesure que ses effectifs ont décliné. Au début du XIXe siècle, avec une petite trentaine de millions d’habitants quasiment tous baptisés catholiques, la France représentait presque un tiers des catholiques mondiaux. Au début du XXe siècle, avec moins d’une quarantaine de millions d’habitants à 97% catholiques, c’était moins d’un sixième et la moitié du clergé missionnaire. Aujourd’hui, avec aux environs de deux tiers de baptisés dans la population française, soit aux alentours de 45 millions de personnes, la France compte pour à peu près un trente-troisième des catholiques mondiaux — on laisse de côté la distinction pratiquants-non pratiquants, qui serait sans doute encore bien plus cruelle.

Ensuite, l’influence théologique et spirituelle française, à l’échelle mondiale, ce n’est plus vraiment grand-chose. Les grands noms théologiques et philosophiques du XXe siècle, ou tenus pour tels (Réginald Garrigou-Lagrange op, Jacques Maritain, Henri de Lubac sj, Louis Bouyer, de l’Oratoire, pour ne citer que ceux-là) sont bien morts et enterrés, subissant le classique purgatoire qui frappe tout auteur après sa mort, pour une durée incertaine, même si leur héritage est encore cultivé çà et là (les États-Unis notamment). Michel de Certeau sj a bien influencé François, mais était-ce vraiment un théologien ? Des principales réalités spirituelles des XIXe et XXe siècles ne demeurent aujourd’hui que Lourdes et Thérèse de l’Enfant-Jésus — et récemment sa famille, puisque le Carmel de Lisieux a mené fort efficacement une offensive de canonisation familiale peu commune depuis les temps patristiques et médiévaux. Et encore. Lourdes a vu croître l’étoile Fatima, avec son « troisième secret » servant durant la Guerre Froide contre l’URSS et finalement commenté officiellement par le cardinal Ratzinger. Et Thérèse de l’Enfant-Jésus est désormais largement concurrencée par le succès du Saint-Esprit états-unien, celui qui a donné naissance au charismatisme catholique à Duquesne University en 1967.

Une visite surprise

Bref, la France catholique, ça n’est plus ce que c’était, et depuis presque une vie d’homme. La croissance récente des baptêmes d’adulte n’y change rien, quand bien même d’aucuns parmi les évêques l’utilisent pour expliquer l’intérêt léonien pour la France. Pourtant, outre qu’elle traduit très nettement la rupture de la transmission religieuse et la minorisation accélérée du catholicisme français, elle ne peut en rien servir d’argument à une exceptionnalité pastorale. En effet, les catéchumènes arrivent d’on ne sait où sans qu’on se donne vraiment la peine d’aller les chercher — si le catholicisme français était missionnaire à tout va, ça se saurait…

La visite de Léon XIV peut donc être comprise comme une surprise dont on ne voit pas vraiment ce qui a pu la motiver. On a beau avoir inventé des raisons justifiant des lieux à visiter (la culture à l’Unesco, la pastorale à Paris, l’Europe à Metz, la piété à Lourdes, l’avenir au Stade de France), la réponse positive du pape à l’invitation de l’épiscopat français reste quelque peu énigmatique. À moins que celui-ci ne vienne en bon Étasunien faire tout bonnement un gros câlin aux catholiques français — et peut être au président de la République, si friand de la chose. Après tout, pourquoi pas ? Les temps étant ce qu’ils sont et les passions ce qu’elles sont devenues, pourquoi le catholicisme français n’entrerait-il pas lui aussi dans l’ère du coocooning et de la câlinothérapie ? C’est une manière comme une autre de savoir qu’on peut encore répondre au "Qui vive ?" existentiel et que le décor peut demeurer dressé pour une histoire dont on ne sait cependant ce qu’elle sera.

Un effet Léon XIV ?

Car, faut-il le rappeler, les visites de Jean Paul II et Benoît XVI ne modifièrent en rien le destin de la France, qui, au contraire, approfondit son arrachement à sa matrice catholique à partir de la fin des années 1970 puis des années 2000. En revanche, le catholicisme français vit ses équilibres internes évoluer au profit des néo-intransigeants attestataires, les appropriations différenciées des séjours papaux accentuant des modifications structurelles latentes. Y aura-t-il un effet Léon XIV, dans un sens, un autre ou encore un autre ? Après tout, pourquoi pas ? Tout est possible, c’est le jeu de la vie. Mais on n’oubliera pas que, sans jamais venir, en faisant primer la foi sur la morale et en synodalisant à tout crin, François favorisa une réaffirmation des transigeants. Bref, une visite papale, c’est comme l’homéopathie : rien n’en garantit l’effet, même pas le fait d’y croire.