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Entre les morts et les vivants, ce qu’on appelle le patrimoine

9 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Pour comprendre ce qu’est réellement le patrimoine, il faut intégrer l’idée de transmission entre les hommes à travers les signes sacrés de la continuité, souligne l’historien de l’art Pierre Téqui. La protection de ses morts s’inscrit dans le désir de reconnaître que certaines choses nous précèdent.

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Dimanche 16 août au soir, sur les réseaux sociaux, j’ai été happé par une vidéo ; le genre de vidéo qui, tout à coup, semble abolir les siècles. Il y a des vidéos qui, tout à coup, semblent abolir les siècles. Un immense incendie ravage depuis plusieurs jours la province de Huesca, en Aragon. Alors que les flammes menaçaient le monastère de San Juan de la Peña, des militaires, des gardes civils et des agents du patrimoine ont pénétré dans l’édifice pour en évacuer les biens les plus précieux. Il s’agissait de peintures, de vêtements et d’autres objets à haute valeur patrimoniale. Mais il y avait surtout des os, les os des premiers rois d’Aragon.

Pourquoi sauver des os ?

L’histoire de ces restes n’est pas anodine. Exhumés dans les années 1980 puis étudiés par des équipes d’historiens, d’archéologues, de médecins légistes et de généticiens, ils avaient été solennellement réinhumés en 2018. Une banque d’échantillons avait même été constituée afin que les chercheurs puissent poursuivre leurs travaux sans devoir à nouveau troubler leur repos. Ils devaient désormais demeurer dans leur panthéon. Le feu vient de les contraindre, une nouvelle fois, à quitter leurs tombeaux.

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Menacées par un incendie, les dépouilles des rois d'Aragon, conservées à San Juan de la Peña, ont dû être évacuées le 13 août 2026.

Mais pourquoi sauver des os ? San Juan de la Peña n’est certes pas un lieu quelconque. Accroché sous son immense falaise, il abrite les sépultures de Ramire Ier, Sanche Ramírez et Pierre Ier, les trois premiers souverains aragonais. Mais ce geste appartient à une histoire infiniment plus longue que celle du seul royaume d’Aragon car il touche à l’une des sources les plus profondes de ce que nous appelons aujourd’hui le patrimoine.

L’anthropologie de la transmission

Pour le découvrir il faut puiser dans les travaux de Jean-Michel Leniaud, et particulièrement à son livre Les Archipels du passé (Fayard). L’historien nous y invite à ne pas commencer l’histoire du patrimoine avec la Révolution française, les premiers musées ou l’administration des Monuments historiques. Pour comprendre ce qu’est réellement le patrimoine, il faut, nous dit-il, l’envisager dans une perspective anthropologique. Le patrimoine implique tout simplement l’idée de la transmission et pour qu’il y ait transmission il faut quelque chose à transmettre, quelqu’un qui le transmet et surtout quelqu’un qui accepte d’en hériter. C’est l’héritier qui est décisif. Car si les sociétés peuvent accepter les héritages du passé, elles peuvent aussi les refuser, les mutiler ou les détruire. Car accepter un héritage peut contribuer à fonder la légitimité de celui qui le reçoit. Mais le refuser c’est aussi proclamer que l’on préfère ne pas se réclamer du passé ; et donc s’en détacher. 

C’est alors que les morts apparaissent. Dans l’ancienne cité mésopotamienne de Mari, la salle du trône se trouvait au-dessus de la nécropole. Posséder les cendres des ancêtres, c’était aussi manifester la légitimité du pouvoir. Des millénaires plus tard, lorsque saint Louis réorganise la nécropole royale de Saint-Denis, il inscrit de la même manière sa propre dynastie dans une continuité : mérovingiens, carolingiens, capétiens forment désormais les chapitres successifs d’une même histoire royale.

Une filiation

Ainsi se comprend mieux l’étrange urgence de San Juan de la Peña. Ces fragments d’os n’ont presque aucune valeur matérielle. Ils ont certes une valeur scientifique, historique et archéologique mais cela ne suffit pas à expliquer l’émotion produite par leur évacuation. Ce que l’on a transporté dans des caisses en plastique, c'est une filiation.

On trouve chez Virgile une scène qui permet de comprendre ce que nous avons vu en Aragon. Troie est en flammes. Énée comprend qu’il faut partir. Mais comment fuir une ville qui fut votre patrie ? Et surtout : que faut-il emporter lorsque tout doit être abandonné ? Dans le chant II de l’Énéide, Virgile compose alors l’une des images fondatrices de la culture occidentale. Énée charge sur ses épaules son vieux père Anchise. Son fils Ascagne marche près de lui. Et il confie à Anchise les objets sacrés et les Pénates, les dieux ancestraux de la maison : Tu, genitor, cape sacra manu patriosque Penatis. "Toi, mon père, prends en main les objets sacrés et les Pénates de nos pères." Énée, qui vient de combattre et dont les mains sont encore souillées par le sang, ne peut les toucher avant de s’être purifié dans l’eau vive (Énéide, II, 717-720).

Les signes sacrés de la continuité

Cette scène est beaucoup plus qu’une fuite. Virgile fait marcher ensemble trois générations et les dieux du foyer. Sur les épaules d’Énée repose le passé ; à son côté marche l’avenir ; entre les mains du père sont les signes sacrés de la continuité. Troie va disparaître, mais tout ce qui permettra à Troie de survivre est en marche.

Chateaubriand avait observé ceci sur les peuples nomades d’Amérique : un homme pouvait presque ne rien posséder et conserver pourtant auprès de lui, dans un petit sac, les os de son ancêtre. Pour une société sans demeure fixe, ces restes pouvaient être, en quelque sorte, des racines transportables. Énée a emporté Anchise, l’Amérindien emportait les os de son ancêtre et les sauveteurs de San Juan de la Peña ont sauvé les os des premiers rois d’Aragon. À chaque fois que le territoire menace de disparaître ou doit être abandonné quelque chose de l’origine est confié aux épaules des vivants.

Le message chrétien des reliques

Le christianisme a donné à cette intuition anthropologique une profondeur singulière. Pour lui, le corps mort n’est jamais une simple enveloppe devenue inutile. Il a été le corps d’une personne créée à l’image de Dieu ; il a reçu les sacrements ; il est promis, selon le Credo, à la résurrection de la chair. De là viennent le soin porté aux sépultures, la vénération des corps saints et cette étrange géographie chrétienne faite de tombeaux, de cryptes et de reliques.

La relique participe d’ailleurs elle aussi à une logique de transmission. Si les listes d’évêques manifestaient la continuité spirituelle depuis les temps apostoliques, les reliques rendaient cette filiation presque tangible. Posséder des reliques anciennes, particulièrement celles liées aux origines du christianisme, pouvait également contribuer à asseoir une légitimité religieuse et politique. Bien sûr les restes des rois d’Aragon ne sont pas des reliques au sens catholique car ils ne sont pas vénérés comme les corps de saints. Mais leur sauvegarde procède d’un ressort humain plus universel encore : nous ne sommes jamais tout à fait indifférents aux restes de ceux dont nous nous reconnaissons les descendants.

La profanation des morts

La France connaît d’ailleurs très bien cette histoire car elle en a fourni, à Saint-Denis, une terrible contre-épreuve. En 1793, les révolutionnaires ouvrirent les tombeaux royaux et dispersèrent les corps. Cette profanation est une véritable entreprise de rupture mémorielle : pour faire naître un monde nouveau, il fallait également trancher matériellement le lien qui rattachait la société aux souverains défunts. La destruction des tombeaux ne visait donc pas seulement des monuments ; elle s’en prenait aux personnes mortes et, à travers elles, à la continuité qu’elles incarnaient. La conquête révolutionnaire de l’avenir passait alors par la profanation des morts.

Deux siècles plus tard, à San Juan de la Peña, on a également ouvert un tombeau et déplacé des os mais pour la raison exactement inverse. À Saint-Denis, on sortait les morts pour rompre la chaîne de la transmission : à San Juan de la Peña, on les sort pour qu’elle ne soit pas rompue. C’est cela, au fond, ce qu’on appelle le patrimoine.

Être des héritiers

Ce n’est pas d’abord les inventaires, les classements, les musées ou les crédits de restauration. Toutes ces institutions sont indispensables, mais elles viennent ensuite. Avant elles existe un geste beaucoup plus ancien : reconnaître que certaines choses nous précèdent, que nous ne les avons pas produites nous-mêmes, que nous les avons reçues et qu’elles ne nous appartiennent donc jamais complètement.

Le patrimoine suppose un héritier. Au pied des Pyrénées, des hommes ont pris dans leurs bras les os de morts vieux de près de mille ans pour les soustraire aux flammes. Ils ont ainsi accompli, avec les moyens techniques du XXIe siècle, un geste qui aurait été immédiatement compris par Virgile. Quand le feu approche et qu’il devient impossible de tout sauver, ce que nous emportons dit peut-être mieux que tous les discours ce dont nous avons accepté d’être les héritiers.