À l’approche du centième anniversaire de sa naissance, celui qui a été archevêque de Paris de 1981 à 2005 ne doit pas sa réputation uniquement à son parcours ni à son énergie. Exécuteur littéraire de Jean-Marie Lustiger, Jean Duchesne revient sur l’œuvre hors-norme du juif baptisé devenu cardinal, dont la foi "tragique" n’avait rien de pessimiste.
Il y a un peu plus de dix-neuf ans déjà (c’était le 6 août 2007) Aron Jean-Marie Lustiger s’éteignait à Paris où il était né et dont il avait été l’archevêque de 1981 à 2005. La cathédrale Notre-Dame débordait pour ses obsèques quelques jours plus tard : bien des grands de ce monde (avec en tête le président de République de l’époque) avaient interrompu leurs vacances estivales, parce qu’ils avaient, comme des foules d’anonymes, saisi qu’il était temps de commencer à mesurer l’impact de cette figure exceptionnelle. L’inventaire de son héritage est loin d’être achevé.
Un itinéraire remarquable, mais pas unique
Ce destin a suscité quantité d’articles dans la presse, de colloques, de thèses universitaires, de publications, d’émissions et même un film. Une nouvelle biographie (déjà la troisième) est en préparation. Un pont de Paris porte son nom. Le centième anniversaire de sa naissance (il était né le 17 septembre 1926) sera prochainement l’occasion de deux journées de savants exposés, de témoignages et d’échanges à l’Institut de France puis au Collège des Bernardins, avec une messe à Notre-Dame le premier soir. Qu’est-ce qui justifie cet intérêt durable ?
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Il y a bien sûr d’abord l’itinéraire d’un fils d’immigrés juifs, devenu "prince de l’Église", théoriquement papabile. C’est un éclatant exemple à la fois d’intégration socio-culturelle et de christianisation radicale. Il n’est pourtant pas sans analogues. Dans le champ profane, on voit d’autres israélites de la même génération, originaires d’Europe de l’Est, accéder à la notoriété : le syndicaliste communiste Henri Krasucki (1924-2003), le physicien nobélisé Georges Charpak (1924-2010), le juriste et ministre panthéonisé Robert Badinter (1928-2024)... Il y a encore, né en Algérie, Jean Daniel (1920-2020), fondateur et patron du Nouvel Observateur.
Christianisme et judaïsme
Du côté religieux, on relève au XIXe siècle pas moins de trois paires de frères juifs qui, baptisés à la suite d’expériences spirituelles, se lancent dans un apostolat ardent : Samson (1790-1860) et François (1802-1852) Libermann ; Théodore (1802-1884) et Alphonse (1814-1884) Ratisbonne ; les jumeaux Lehmann : Augustin et Joseph (nés en 1836, morts en 1909 et 1915)... Il faut ajouter Hermann Cohen (1820-1871), pianiste surdoué devenu carme zélé.
Si Aron Lustiger baptisé Jean-Marie ne leur emboite pas exactement le pas, c’est parce qu’ils jugent le judaïsme dépassé et s’activent à convertir les Juifs. Pour le futur cardinal, au contraire, voir en Jésus le Messie promis n’est pas un reniement, mais un épanouissement de l’appartenance au peuple élu. Et sa démarche n’est pas inédite, car elle s’avère proche de celle d’Edith Stein (1891-1942), brillante philosophe entrée au Carmel, assassinée à Auschwitz et canonisée en 1998 : sa foi en Jésus-Christ lui avait donné d’assumer pleinement sa judéité.
D’Auschwitz à Drancy et New York
Trois autres personnalités invitent à approfondir encore le cadre où s’insère l’histoire de Mgr Lustiger : avant lui, le philosophe Henri Bergson (1859-1941), l’intellectuelle militante Simone Weil (1909-1943) et la mystique Etty Hillesum (1914-1943) arrivent quasiment seuls au seuil du christianisme — sans le franchir formellement, en raison des circonstances de la guerre.
L’affirmation du cardinal qu’il restait juif a été mal reçue par d’éminents rabbins. Il a su peu à peu se faire accepter en contribuant au règlement de l’affaire du carmel d’Auschwitz (1985-1993), en inspirant en 1997 à Drancy la Repentance de l’Église de France pour sa passivité face à l’antisémitisme nazi, et en nouant, à partir de 2002, des relations à New York avec les maîtres de l’orthodoxie juive. Ces initiatives s’inscrivent dans le sillage de Nosta aetate à Vatican II (1965), mais aussi de la redécouverte au XXe siècle du Premier Testament par les catholiques.
Dans la mouvance d’un renouveau
Cette réappropriation des Écritures et donc de la source juive de la foi a eu des retombées sur la recherche et l’enseignement théologiques, et aussi sur la liturgie. Mgr Lustiger a été un réformateur déterminé en ces domaines, où le renouveau, validé plus tard par le concile, a été alimenté par des travaux tels que (entre autres) La Bible et l’Évangile (1951) et La Vie de la liturgie (1955) du père Louis Bouyer (1913-2004) qu’il avait comme professeur au séminaire.
Ce qui justifie son audience n’est donc pas plus l’originalité de ses idées que le fait qu’aucun Juif baptisé n’avait été élevé aussi haut dans la hiérarchie cléricale. Car il y a eu aussi la créativité et la vigueur dont il a fait preuve pour mettre en œuvre les intuitions qui étaient en train de redynamiser l’Église et qu’il se trouvait en quelque sorte incarner, mais dont le premier promoteur était à ses yeux saint Jean-Paul II, auquel il a voué une affection de cadet admiratif.
Hyperactivité
Son activité au cours de ses vingt-quatre ans d’épiscopat à Paris a été intense. Il a lancé la formation des laïcs (l’École cathédrale), rénové celle du clergé (en créant un séminaire et une faculté de théologie). Il a établi une chaîne de radio et même de télévision (KTO), restauré les patronages, instauré les soins palliatifs, construit des églises futuristes et ouvert de nouvelles paroisses, conçu le Collège des Bernardins... — en pariant chaque fois que la portée du projet pourvoirait aux ressources nécessaires et en stimulant le mécénat avec la défiscalisation du denier du culte (obtenue en 1987) et la reconnaissance de la Fondation Notre-Dame (1992).
Il est intervenu dans la "bataille de l’école" (1982-1984), dans les premiers débats de bioéthique, sur l’Europe avant et après la fin de l’URSS, sur la place de l’Église dans la société... Les JMJ qu’il a pilotées à Paris en 1997 ont été une réussite incontestée. Il a sans doute refusé plus d’invitations médiatiques et de prestations hors de son diocèse et jusque dans le monde entier qu’il n’en a acceptées. Il lui importait surtout qu’on se presse à son homélie du dimanche soir à Notre-Dame. Il a néanmoins consenti à se livrer dans Le Choix de Dieu (1987), qui a été un best-seller. Il a aussi permis que nombre de ses prises de parole soient réunies dans des éditions thématiques, et ces publications l’ont fait élire malgré lui à l’Académie française.
Un triple défi
Mais sa réputation ne repose pas plus sur cette énergie que sur sa filiation, sa jeunesse sous l’Occupation et son parcours d’aumônier de la Sorbonne puis curé de paroisse. Alors, qu’est-ce qui fait la différence ? Peut-être trois particularités, où l’on entrevoit aussi pourquoi il a eu des détracteurs. Il y a d’abord un art de situer toute épreuve dans le fil de l’histoire large et longue : locale, nationale, européenne, et jusqu’au cheminement de l’humanité, depuis la Création et la Chute jusqu’à l’œuvre du Salut en train de s’accomplir mais encore trop méconnue. Cette vision de surplomb n’empêche ni le pragmatisme ni l’attention au détail, mais elle entraîne des incompréhensions mutuelles et des impatiences, car on estime d’ordinaire que tout, y compris en religion, a des causes immédiates, qu’il suffit de corriger selon les besoins identifiés.
On peut ensuite discerner, enraciné dans ce recul critique, à la fois historique et prospectif, un mépris des idées reçues symétriques que l’Église doit, pour survivre, soit s’adapter au monde, soit (à l’inverse) s’en séparer ou du moins l’ignorer. Cette liberté inclassable a agacé tant "à gauche" qu’"à droite". De plus, enfin et surtout, cet anticonformisme débouchait non sur un "juste milieu" équilibré, mais sur une foi qu’on a pu dire "tragique", à rebours d’un christianisme où la charité se résume à la gentillesse. Non que le cardinal ait versé dans le pessimisme. Il a simplement alerté sur l’ampleur des enjeux et l’urgence des choix personnels à faire, et sur un triple défi à la rationalité simpliste : "l’Amour n’est pas aimé", s’offre pourtant indéfectiblement et par là se rend même partageable. C’est la leçon d’un maître spirituel.












