Dans le quartier populaire d'Azcapotzalco, à Mexico, les fidèles savent qu'ils peuvent aussi bien voir leur curé célébrer la messe que combattre sur un ring. En effet, le père Jorge A. Moreno mène depuis plusieurs années une double vie peu banale. Curé de la paroisse Sainte-Lucie, au cœur de la capitale du Mexique, Jorge Moreno est aussi catcheur professionnel sous le nom de "Fuerza Divina". Un personnage qu'il n'a pas créé pour divertir, mais pour évangéliser. Dans un entretien accordé au magazine vénézuélien Encuentros, il raconte comment cette passion est devenue une véritable prolongation de son ministère.
Les chemins inattendus de la vocation
"Prêtre et catcheur, Fuerza Divina pour vous servir !" C'est ainsi que Jorge Moreno se présente avec humour. En effet, pour le Mexicain, il n'y a aucune contradiction entre la soutane et les combats. Rien ne destinait pourtant le père Jorge à cette vie singulière. Enfant, il est davantage attiré par les planches que par les bancs de l'église. Issu d'une famille de musiciens et de clowns, il monte sur scène dès l'âge de six ans sous le nom de Barrilito et rêve d’en faire son métier. "Mon cœur était davantage tourné vers le théâtre", confie-t-il à Encuentros.
Loin de l'image du prêtre modèle, Jorge Moreno se décrit même comme "le gamin pénible qui courait dans le presbytère en cassant les micros". Car si la scène le passionne, sa famille l'emmène aussi régulièrement à l'église. C'est d'ailleurs au cours de la messe célébrant les 18 ans de sa sœur qu'un épisode marquera durablement sa mémoire. Pendant son homélie, le prêtre qui célèbre la messe ce jour-là compare la jeune femme à la Vierge Marie. Une image qui fait éclater de rire le jeune Jorge. "Oh là là, il ne la connaît pas !", se dit-il. Comme s'il avait deviné ses pensées, le curé interrompt alors sa prédication, se tourne vers lui et lui lance : "Tu seras un bon prêtre." Une remarque qui le laisse stupéfait, tant l'idée du sacerdoce ne lui a jamais traversé l'esprit.

Il faudra pourtant attendre plusieurs années avant que cette intuition ne se concrétise. Le déclic survient finalement en 1996, lors d'une retraite des Cursillos de Cristiandad, un mouvement catholique de renouveau spirituel né en Espagne dans les années 1940. "J'y ai vécu un immense bouleversement avec le Seigneur qui m'a fait lui dire oui, sans hésiter", confie-t-il. À l'issue de cette retraite, il entre au séminaire.
Le parcours de Jorge Moreno connaît pourtant un sérieux coup d'arrêt à la mort de son grand-père. Accablé par le chagrin et incapable de payer sa formation, le jeune séminariste pense abandonner. C'est alors qu'il participe, presque par hasard, à un concours télévisé d'imitateurs. Son numéro fait rire le public et lui permet de remporter les 5.000 pesos promis au vainqueur, soit exactement la somme dont il avait besoin pour retourner au séminaire. À cela s'ajoute un nouvel événement qui confirme son appel. L'un des jurés, l'imitateur mexicain Gilberto Gless, lui glisse après l'émission : "Retourne au séminaire, nous avons besoin de saints prêtres." Pour le futur prêtre, ces mots sonnent comme une réponse de Dieu. "C'était la parole de Dieu répondant à toutes mes questions", raconte-t-il. Fort de ce parcours, Jorge Moreno reprend sa formation avec une conviction renouvelée avant d'être ordonné prêtre quelques années plus tard. Il exerce aujourd'hui son ministère depuis près de seize ans.
Deux vocations, une même mission
Si Dieu l'appelle au sacerdoce, une autre passion ne l'a pourtant jamais quitté : la lucha libre. Enfant déjà, le père Jorge collectionne les figurines de ses catcheurs préférés et les repeint avec le vernis à ongles de sa mère pour créer ses propres personnages. Ses parents, eux, refusent de le voir pratiquer ce sport mexicain qu'ils jugent dangereux. "Ils pensaient que c'était pour les fous", raconte le prêtre.
Quelques années plus tard, alors qu'il est sur le point d'être ordonné diacre, Jorge Moreno rencontre Fray Tormenta. Prêtre mexicain devenu célèbre pour être monté sur le ring afin de financer un foyer pour des centaines d'enfants abandonnés, la rencontre avec Fray Tormenta est décisive pour le futur prêtre. Fasciné par cet homme qui conjugue foi et lucha libre, il commence à s'entraîner à ses côtés, puis avec l'un de ses élèves. "Les prêtres aussi doivent faire de l'exercice. Notre vie est sédentaire et nous mangeons ce que nous pouvons", explique le père Jorge.

Le parcours de catcheur de Jorge Moreno franchit une nouvelle étape lorsqu'il est invité à bénir l'Arena Mexico, le temple de la lutte mexicaine. Il y rencontre plusieurs catcheurs professionnels, dont Shocker, qui lui demande de le confesser alors qu'il traverse une période d'addictions. Une profonde amitié naît entre les deux hommes. Le prêtre devient son accompagnateur spirituel, tandis que le catcheur accepte de devenir son entraîneur.
"Fuerza Divina est une catéchèse."
Peu à peu germe l'idée de créer son propre personnage. Son nom s'impose comme une évidence : Fuerza Divina. Car derrière le spectacle, le père Jorge veut transmettre un message. "Je vois le combat quotidien de toutes les personnes", explique-t-il à Encuentros. "Celui de la mère qui travaille pour nourrir ses enfants, du père qui rentre trop tard pour les voir éveillés, de l'étudiant qui traverse la ville pour suivre ses cours. Quand nous n'avons plus d'énergie, Dieu est là." Voilà ce que Jorge Moreno souhaite que son personnage rappelle à tous ceux qui l'observent depuis les gradins. Ce message, Jorge Moreno choisit de l'inscrire jusque dans son premier masque. Dessiné par le catcheur lui-même, il représente la Trinité à travers un triangle, une croix rouge et une colombe. Les flammes qui entourent les yeux évoquent la Pentecôte, tandis que le blanc et le doré rappellent la pureté de l'âme et la lumière de Dieu. "Fuerza Divina est une catéchèse", résume le prêtre.
Pendant plusieurs années, le père Jorge enchaîne les entraînements et les combats sous les traits de Fuerza Divina. Mais derrière le masque, les coups sont bien réels. Une grave blessure à la tête lui vaut sept points de suture. Plus tard, une douleur persistante le pousse même à envisager de raccrocher. C'est alors qu'un événement inattendu le fait changer d'avis. Un catcheur surnommé le "Fils du Diable" se présente à sa paroisse pour demander à être confirmé. La conversation entre les deux hommes ravive chez le prêtre l'envie de remonter sur le ring. Comme un clin d'œil de la Providence.

Aujourd'hui, le père Jorge entraîne des enfants, des adolescents et des adultes. Bien qu'il ait reçu des propositions pour rejoindre les plus grandes fédérations mexicaines, il explique ne jamais avoir souhaité faire carrière. "On m'a invité à rejoindre la AAA ou le Conseil mondial, mais non. Ma place est à la paroisse."
Cette double vocation suscite parfois l'incompréhension. En effet, certains fidèles peinent à concevoir qu'un prêtre puisse monter sur un ring. Le père Jorge, lui, l'assume avec sérénité. "Ce sport est une manière d'éloigner les jeunes des vices et de les rapprocher de Dieu. Grâce à l'entraînement et à la discipline, je trouve l'occasion de les évangéliser." Au-delà de cette mission auprès des jeunes, les activités liées à la lutte permettent également de financer les travaux de la paroisse selon le prêtre-catcheur. Le père Jorge prolonge aussi cet engagement sur YouTube, où il publie des vidéos pour faire découvrir et expliquer la foi catholique au plus grand nombre. Une manière concrète, explique-t-il, de répondre à l'appel de saint Jean-Paul II à inventer "de nouvelles ardeurs et de nouvelles méthodes" pour annoncer l'Évangile.
Aujourd'hui, ils seraient quatre prêtres à pratiquer la lucha libre au Mexique. Mais derrière le masque de Fuerza Divina, le père Jorge ne cherche ni la gloire ni les applaudissements. Son plus beau combat se déroule ailleurs : rejoindre ceux qui ne pousseraient peut-être jamais la porte d'une église.












