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Les dons de Dieu accordés aux uns n’enlèvent rien aux autres

5 min de lecture
GUERISON-DE-LA-FILLE-CANANEENNE-JAMES-TISSOT

Crédit : Brooklyn Museum

"La guérison de la fille cananéenne", illustration pour La vie du Christ, vers 1886-94, par James Tissot.

Dominicain du couvent de Bordeaux, le frère Jean-Thomas de Beauregard commente les lectures du 20<sup>e</sup> dimanche du temps ordinaire. La Cananéenne a compris que Jésus est venu sauver les païens aussi bien que les Juifs. Les dons accordés aux uns n’enlèvent rien aux autres.

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La focalisation sur une péricope risque parfois d’en fausser la compréhension. Ainsi, lorsqu’on lit cette péricope [le passage de la veuve cananéenne, du pain des enfants et des petits chiens, Ndlr], on se dit que Jésus, qui jusque-là restreignait son ministère au peuple d’Israël se laisse vaincre par l’humilité et la foi de cette cananéenne. Une telle interprétation paraît légitime, mais elle laisse entendre que Jésus n’aurait eu dans un premier temps qu’une conscience limitée de l’extension universelle de sa mission rédemptrice, et qu’il aurait changé d’avis grâce à l’intervention providentielle de la cananéenne. Ce qui pose problème, en bonne christologie.

Qu’a-t-on fait des douze paniers ?

Faut-il passer le glaive dogmatique au-dessus du texte pour le faire rentrer dans les cases d’une saine doctrine ? C’est oublier que le dogme n’est que l’explicitation de l’Écriture. Et ici, l’Écriture elle-même permet de valider l’objection dogmatique qu’il faut opposer à l’interprétation trop rapide de l’Évangile du jour. En réalité, Jésus lui-même nous met sur la piste. Pourquoi donc Jésus use-t-il, pour répondre à cette femme qui demande l’exorcisme de sa fille, de l’image du "pain des enfants" dans un repas de famille, qu’il ne sied pas de prendre pour le "jeter aux petits chiens ?"

C’est que la première multiplication des pains a eu lieu, au chapitre précédent de ce même Évangile. Or, lors de la multiplication des pains, Jésus avait nourri en priorité ses auditeurs, dont on peut supposer qu’ils étaient juifs. Mais à la fin de la distribution, il restait douze paniers. Qu’a-t-on fait des douze paniers qui restaient ? 

Les destinataires du salut

L’Évangile n’en dit rien. Or c’est bien cela que Jésus a en tête. Sa réponse à la Cananéenne n’est pas un refus, même provisoire. C’est une mise à l’épreuve : a-t-elle compris qui est Jésus et ce qu’il vient faire en territoire païen ? Et la femme, inspirée par l’Esprit Saint comprend : Dieu a parlé aux Juifs en premier ; ce sont les destinataires privilégies du salut apporté par Jésus. Ils sont la famille de Dieu, ses enfants réunis autour de la table.

De Saül devenu saint Paul à Édith Stein devenue sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, bien des juifs qui ont rencontré le Christ peuvent témoigner de cela. C’est singulièrement le cas pour sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, morte à Auschwitz pour son appartenance au peuple juif en dépit de sa conversion au catholicisme et de son entrée au Carmel. Elle n’avait d’ailleurs jamais renié son appartenance au peuple juif : en quittant le Carmel d’Echt, avec sa sœur Rosa, pour être emmenée à Auschwitz, elle lui disait : "Viens, nous partons pour notre peuple."

La mission de Jésus

Revenons à la Cananéenne. Oui, le salut apporté par Jésus s’adresse d’abord au peuple juif, celui d’Édith Stein. Mais comme les petits chiens qui sont autour de la table, les païens ne sont pas exclus du salut. Car en recueillant les miettes qui tombent de la table pendant le repas, sans attendre même la fin du repas, les chiens ne privent personne. Ils ne lèsent personne puisque les autres sont déjà rassasiés.

Les douze paniers qui restaient de la multiplication des pains ont trouvé leurs propriétaires légitimes : les païens. Aucun Juif ne peut se sentir lésé, puisqu’ils ont déjà été rassasiés et bénéficiaires d’un miracle. En suggérant à Jésus ce qui semble un expédiant commode pour arriver à ses fins, la femme n’est pas en train de faire changer d’avis à Jésus. Elle manifeste simplement qu’elle a compris la mission de Jésus telle que la multiplication des pains la laissait présager.

Les dons accordés aux uns n’enlèvent rien aux autres

Jésus a mené la Cananéenne là où il voulait qu’elle arrive. Elle le salue d’ailleurs du titre de "Seigneur", qui convient à ce Jésus qui est maître de l’événement, depuis le début, et non pas jouet de la manipulation d’une habile mendiante. Ce que Jésus voulait, c’est qu’elle manifeste aux yeux de tous qu’il était venu sauver les païens aussi bien que les Juifs, et que le salut apporté aux seconds ne retirait rien aux premiers.

Que retenir ? Au plan de l’interprétation, que le dogme ne contrarie l’Écriture que pour mieux en déployer l’implicite. Au plan moral, qu’il faut de la persévérance et la vertu de foi pour entrer dans l’intelligence du projet de Dieu. Au plan ecclésiologique, ici le plus important, que les dons accordés par Dieu aux uns n’enlèvent rien aux autres, que l’Église née du côté ouvert du Christ en Croix ne supprime rien du privilège du peuple juif. Édith Stein a incarné jusqu’à l’extrême cette unité du dessein divin.