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Les vacances, c’est sacré

9 min de lecture
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Crédit : Domaine public

"Champ de blé avec cyprès" de Vincent van Gogh.

Les vacances ne sont pas un luxe, un loisir, une paresse, mais une nécessité religieuse, assure Jean-Pierre Denis, journaliste, écrivain et poète. Dans cette médiation estivale, il raconte comment Dieu bénit et consacre le repos, et pourquoi les vacances sont le moment visiter son château intérieur.

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Les chrétiens éprouvent le besoin de vivre chaque année un temps faible et creux, un temps de vacance particulier, celui du Samedi saint. On patauge ce jour-là, le plus souvent sans y prêter grande attention, dans une absence symbolique : la foi sait le Christ ressuscité, mais la liturgie rejoue la scène, la même scène du je-ne-sais-pas. Le cycle pascal donne à revivre un manque : rien à raconter, pas grand-chose à voir, à entendre ou à penser, pas de geste puissant. Il creuse un temps inutile, un silence aux allures d’entre-deux et bon à peu, sinon à rien en termes de PIB et de moyens de production. On est au comble de l’inaction.

Dans une société où l’on préfère gâcher sa vie plutôt que de risquer une perte de temps, quelle étrange provocation ! Quel paradoxe ! N’avons-nous pas poussé plus tôt et plus loin que toute autre civilisation l’accumulation dérisoire, le remplissage automatique, le comblement satisfait, la rentabilité, l’art de produire, le faire, l’occuper, l’agir et l’agiter ? La preuve : on ne peut même plus se tourner les pouces. Nous sommes les damnés de l’attention et de l’occupation. Allons ! il faut que ce pauvre doigt obéisse à l’œil, qu’il scrolle le néant bleuté, c’est impératif, compulsif, additif, addictif.

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Revenons alors à notre si peu considéré Samedi saint.

Espaces vides, terres vierges, moments de désœuvrement : quelle horreur ! Un poste vacant a vocation à se trouver pourvu sans délai. La mort du pape porte en elle-même l’urgence du conclave. Au Moyen Âge, on pouvait se passer de pontife pendant quelques semaines, mois, voire années. Mais la vacance du siège apostolique ne peut plus se prolonger sans que l’on ait le sentiment de mettre l’Église en grand péril. La constitution apostolique Sede vacante indique comment procéder avec sérénité, mais célérité. Il faut fermer à clé les portes du palais endeuillé, et remplir au plus vite, de l’intérieur, ce manque qu’a dangereusement creusé la disparition d’un homme. Un conclave de plus de deux jours serait aujourd’hui une source d’angoisse, une preuve d’échec, une marque de crise. La honte pèserait sur le Sacré Collège.

Nous avons besoin d’ennui délibéré

Le monde de l’entreprise n’est pas exempt de cette angoisse du vide. Dans certaines grandes entreprises, cette peur fait courir de reporting en reporting et de Powerpoint en production compulsive de slides. Les plans à moyen terme se succèdent du matin au soir, l’un chassant l’autre comme une mouche succède à une autre sur la vitre. Une kyrielle de consultants viennent pomper le peu d’air restant disponible et repartent grassement payés pour tout ce rien, lâchant derrière eux comme un gros pet, sous la forme tout aussi gazeuse d’un rapport abscons, puant de yakas et de faukons. Dans ces boîtes, on oublie juste de s’asseoir pour penser, créer, oser. Et on finit par perdre la tête… Et son âme. 

Revenons alors à notre si peu considéré Samedi saint. N’est-il pourtant pas un moment essentiel, d’autant plus puissant qu’il semble dépourvu de mots pour se dire et d’actions pour s’accomplir ? Individuellement, familialement, socialement, nous avons tous besoin de shabbat, d’ennui délibéré, de repos jubilaire, de dormance, de jachère.

À celles et ceux qui se cherchent, on conseillera d’ailleurs de mettre à profit quelques jours de réduction du temps de travail. Allez donc vous trouver, mais là où il n’y a rien à faire ni à chercher, personne à croiser, pas de parole à échanger. Seul avec vous, et plus si affinité spirituelle ou illumination céleste. Vivre un temps de retrait ou, mieux encore, une retraite, c’est se rendre disponible à une forme de visitation intérieure. S’asseoir quelques minutes au fond d’une église, c’est déjà s’exposer à une vertigineuse vacuité intérieure. Dans ce moment où le corps cesse de se rendre utile, c’est-à-dire souvent futile, l’âme en villégiature peut visiter son château intérieur.

Soyons honnêtes, la vacance n’est pas toujours la joie. Tout le monde n’a pas le loisir lumineux. Dépourvu des béquilles de l’activisme, on éprouve la solitude, l’angoisse, la crise de sens, voire l’idée noire. Le Tentateur se régale. Ne rien faire, c’est risquer de se laisser défaire et se sentir défait, voire carrément nul, parasitaire, inutile. L’expérience du vide subi incite au huis-clos, au repli sur soi, à l’angoisse. La peur pousse à tourner le verrou et à mettre la barre en travers des volets. On se plonge dans le noir avant même la nuit. En attendant que le Ressuscité leur apparaisse, les disciples vivent enfermés. Ils ne sont pas en congés payés. Ils ont juste la trouille. Ils connaissent la certitude de l’abandon, la honte de l’échec, la peur triviale de la mort. Nous savons que le Ressuscité viendra leur parler dans ces vacances forcées, il les rejoindra dans ce chômage d’ex-collecteurs d’impôts et d’anciens pécheurs du lac de Galilée. Oui, mais eux l’ignorent.

Si nous voulons être à l’image de Dieu, il va donc falloir buller.

Aucun rapport, me direz-vous, avec le calendrier des vacances scolaires, les jolies colonies de vacances, les centres aérés, le charme annuellement renouvelé du calendrier des trois zones. Aucun rapport non plus avec les grands-parents dont le cœur s’emplit de joie à l’idée d’accueillir les petits-enfants. Ni avec la hâte du salarié qui voit enfin s’approcher l’une ou l’autre des cinq semaines que la loi lui offre après d’anciennes luttes sociales. Aucun rapport, vraiment ? Ouvrons la Bible : c’est écrit dans les premières pages.

Le septième jour, Dieu lui-même se repose. S’il a fait pas mal de choses, comme le ciel, la terre, l’herbe des champs, et même l’homme et la femme, on ne l’imagine pourtant pas fatigué. Ce repos divin doit obéir à une autre logique, mystérieuse, cachée en Dieu lui-même ou plus exactement nous révélant quelque chose de Dieu lui-même : un Dieu qui n’est pas tout entier comme l’homo faber, défini par la capacité à faire. Se retirer est aussi dans sa nature divine. Si nous voulons être à son image, il va donc falloir buller.

"Dieu acheva au sixième jour ses œuvres, qu’il avait faites", assure la Septante. La grande traduction de la Bible en langue grecque, réalisée à Alexandrie au IIIe siècle avant Jésus-Christ, sépare clairement les six jours de la Création d’un septième qui relèverait d’autre chose, une sorte de désœuvrement choisi et sacré, c’est-à-dire séparé, mis à part, interdit de contact, intouchable. Aucun des six premiers jours n’est béni. Aucune des premières créations, fruit de travaux cosmiques, de grands chantiers ambitieux et de gestes colossaux ne l’est. La lumière est bonne, mais elle n’est pas bénie. La terre, le ciel, la mer sont bons, mais ils ne sont pas bénis. Le soleil et la lune sont bons, mais ils ne sont pas bénis. Il faut attendre le cinquième jour pour que Dieu commence à distribuer ses bénédictions, au profit des reptiles, des grands cétacés et des volatiles qui sortent des eaux pour s’élancer sur terre et dans le ciel. Mais Dieu "bénit et consacre" le septième jour.

Les vacances sont un travail à part

La traduction liturgique de la Bible suit la Septante et insiste assez lourdement : "Le septième jour, Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de tout l’œuvre qu’il avait faite. Et Dieu bénit le septième jour : il le sanctifia puisque, ce jour-là, il se repose de toute l’œuvre de création qu’il avait faite." Il y a donc un lien direct entre bénédiction et farniente, ce qui signifie littéralement "ne rien faire".

Les vacances ne sont donc pas un luxe, un loisir, une paresse, mais une nécessité religieuse.

Mais l’autre grande source biblique, le texte massorétique, retient une autre version et propose une tout autre idée. "Elohim termina le septième jour l’œuvre faite par lui". C’est ce qu’a retenu le judaïsme talmudique. "Que manquait-il au monde ? Le repos. Le chabbat est venu, et avec lui le repos. Alors seulement l’œuvre de création a été terminée et menée à bonne fin", souligne Rachi. A l’école de ce grand commentateur du judaïsme médiéval (né à Troyes vers 1040), je pense que le septième jour fait intégralement partie de la création. Autrement dit, le monde n’est pas tout à fait créé sans qu’un jour soit séparé des six autres.

Les vacances ne sont donc pas un luxe, un loisir, une paresse, mais une nécessité religieuse. Ou, si vous préférez, les vacances sont un travail à part, et pour cela sacré. Un travail sans lequel tout labeur demeure inachevé et inachevable. "L’homme gagnera son pain à la sueur de son front", dit la Bible. Mais s’il a plus d’ambition et qu’il aspire à être béni, il va falloir qu’il se repose.