Aller au contenu principal

Pourquoi l’IA ne peut pas se passer des philosophes

5 min de lecture
Pierre-dElbee.jpg

Crédit : Aleteia

Les laboratoires découvrent que l’Intelligence artificielle ne peut pas maîtriser toute la connaissance. Autrement dit, l’IA a besoin de philosophie. Surtout, remarque le consultant en entreprise Pierre d’Elbée, ce sont les utilisateurs d’IA qui ont besoin d’être philosophes ! 

Partager sur :

En enquêtant sur les plus grands laboratoires d’IA, Le Figaro ou encore The Economist font état d’un tournant dans le recrutement : chez OpenAI, Anthropic ou Google DeepMind, les compétences les plus recherchées ne seraient pas les ingénieurs, mais… les philosophes ! En leur proposant des niveaux de rémunération parfois comparables, voire supérieurs. Comment expliquer cet attrait pour la philosophie ?

Les laboratoires ont besoin d’une réflexion éthique …

On s’accorde à dire qu’il ne s’agit pas d’un effet de mode, car les concepteurs d’intelligence artificielle se heurtent désormais à des problèmes qui ne sont plus essentiellement informatiques, mais conceptuels. Tout de suite, on pense à l’éthique et à la politique : une décision personnelle ou collective n’est en effet jamais purement technique : elle intègre des valeurs au-delà de la performance, comme la prudence, le bien commun… Décider en connaissance de cause, ce n’est pas appliquer un principe stricto sensu, mais mûrir son choix. Lutter contre le terrorisme, respecter la liberté d’expression, protéger la vie privée sont autant de biens légitimes, mais comment arbitrer des valeurs qui s’opposent ? C’est le registre de l’éthique. 

Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !

Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.

Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.

Faire un don

L'IA, qui ne perçoit le monde qu'à travers des données numériques, ne peut accéder à cette forme de connaissance sensible : elle manipule des descriptions, non des vécus.

L’art de connaître et de choisir

D’autres disciplines philosophiques sont concernées par l’Intelligence Artificielle. La logique notamment, qui est l’art de définir, de juger, d’argumenter. L’IA utilise des algorithmes puissants de calcul et de raisonnement, mais n’a pas forcément accès à des prémisses solides qui constituent le fondement d’une argumentation. La logique philosophique évalue les données premières et les inférences pour construire des arguments cohérents et aboutir à un raisonnement structuré. 

L’épistémologie étudie les notions de vérité, de certitude ; elle compare les connaissances issues de l’opinion, des sciences, des mathématiques… Elle répond à ce genre de questions : qu’est-ce qu’une preuve : une source fiable ? Une certitude ? Les concepteurs découvrent que le "scientisme", cette conviction selon laquelle seule la connaissance scientifique est vraie, est insuffisant. Bien d’autres jugements sont vrais sans être scientifiques, notamment ceux que nous révèle la connaissance sensible : la menace et la chaleur d’un incendie, les signes de souffrance chez une personne malade… Or l'IA, qui ne perçoit le monde qu'à travers des données numériques, ne peut accéder à cette forme de connaissance sensible : elle manipule des descriptions, non des vécus.

Réfléchir sur le sens

Enfin, il appartient à la métaphysique de réfléchir sur le sens. En vue de quoi développe-t-on l’IA ? Cette question élémentaire ouvre une réflexion sur la finalité, la personne humaine, la liberté, l’intelligence, la conscience, la responsabilité. Nous l’avons évoqué précédemment : une réflexion de fond sur l’IA est d’abord une réflexion sur l’être humain, ce qu’il est, ce qui l’accomplit, et comment situer la technique par rapport à lui. Que "comprend" une IA ? Et d’ailleurs, comprend-elle vraiment ? Quid de sa conscience ? 

Si les plus grands laboratoires d'IA recrutent des philosophes, ce n’est évidemment pas parce qu'ils savent mieux coder que les ingénieurs, mais parce que leur approche est éclairante sur des sujets que les ingénieurs ne peuvent résoudre seuls.

Ces questions ne sont plus des élucubrations de penseurs irréalistes : même si c’est un coup de communication, l’Arabie saoudite avait annoncé accorder dès octobre 2017 la citoyenneté à Sophia, un robot humanoïde doté d’IA créé par la société Hanson Robotics. En 2017, le Parlement européen a évoqué l’idée de qualifier certains robots très autonomes, de "personnalités électroniques". Si aucune de ces initiatives n’a vraiment donné suite, il reste que l’IA nous oblige à définir ce qu’est une personne, un sujet responsable… et le recours à la métaphysique ou à la philosophie du droit est ici très pertinent.

Et les utilisateurs ?

Si les plus grands laboratoires d'IA recrutent des philosophes, ce n’est évidemment pas parce qu'ils savent mieux coder que les ingénieurs, mais parce que leur approche est éclairante sur des sujets que les ingénieurs ne peuvent résoudre seuls. Le besoin de philosophie ne concerne d’ailleurs pas seulement ceux qui conçoivent l’IA, mais tous ceux qui l’utilisent. Car il ne suffit pas de savoir ce que l’IA peut faire : encore faut-il déterminer ce que nous voulons en faire.