Le temps des vacances, quand les villes se vident, est un temps cruel pour les oubliés de la vie commune : vieillards, malades abandonnés, sans-abris… N’oublions pas durant l’été que la solitude est la plus grande pauvreté de nos sociétés.
Au cours de l'éparpillement estival, la tentation est de réduire à une règle ce qui, pourtant, laisse de côté bien des êtres qui, par la force des choses, sont exclus de ce repos migratoire. Sans parler des personnes qui continuent leur travail, pour le bien commun, mais qui, à un autre moment, se poseront pour reprendre souffle, bien d’autres catégories ne quitteront jamais leurs quatre murs ou leur abri précaire. Si les services de l’État et des associations privées aident maintes familles à envoyer au moins leurs enfants en colonies de vacances et en camps divers, en revanche, d’autres tranches de la population sont généralement négligées ou carrément oubliées : les sans-abris, les mendiants bien sûr, mais aussi, moins visibles, les vieillards et les malades solitaires. Lorsque les villes se vident, celle qui règne en maîtresse absolue, plus encore que de coutume, est la solitude affreuse, non choisie, subie, tentaculaire et dictatoriale. Impossible d’échapper à ses griffes lorsqu’elle a trouvé une nouvelle victime. Certaines périodes de l’année la rendent encore plus prégnante, tel Noël ou bien, justement, ces congés pour tous qui entraînent les foules à se déplacer pour s’entasser ensemble dans un ailleurs rêvé comme un paradis.
Les abandonnés
Rien de plus sordide que l’abandon des vieux, gênants, radoteurs, par des enfants et des petits-enfants qui préfèrent se faire bronzer sans entrave le plus loin possible de ceux qui, pourtant, leur ont donné la vie, l’éducation, l’affection. Point de minuscule sacrifice en retour de tant de dons reçus. Cette caractéristique occidentale choque, à juste titre, bien des personnes appartenant à d’autres cultures qui continuent de respecter et de prendre soin de leurs anciens. Bien entendu, toutes les familles de France ne sont pas indignes et certaines, heureusement, prennent grand soin de leurs parents vieillissants. Les abandonnés renvoient au poignant et original poème de Charles Baudelaire :
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"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !"
(Petits poèmes en prose, L’Étranger, 1869)
La solitude qui tue
Que reste-t-il à l’aïeul parqué dans une maison de retraite, ne recevant aucune visite, sinon de regarder les nuages à travers la fenêtre de sa chambre qui est désormais son seul domaine ? Il est toujours attristant de constater que bien des résidents d’Ehpad attendent en vain un signe de vie de leurs enfants, même lorsque ces derniers habitent dans les parages. Cette solitude tue plus efficacement que toutes les potions médicales. Elle est une forme d’euthanasie qui ne dit pas son nom car elle s’écoule de jour en jour, prend son temps, sournoise, tenace, et elle finit par ronger les cœurs.
Lorsque les êtres chers ne donnent plus ou rarement signe de vie, le goût des choses s’estompe et la tristesse sans fond s’installe, pouvant conduire au désespoir sans remède. Les vers d’Alphonse de Lamartine résonnent comme un refrain commun :
"Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours."(Méditations poétiques, L’isolement)
Quand les villes se vident
Une telle indifférence mortelle se retrouve souvent chez ceux qui sont privés d’affection, d’attention, tels aussi les prisonniers, les malades, les sans-abris. Mère Teresa disait : "La solitude et le sentiment de n'être pas désiré sont les plus grandes pauvretés." Ce sont des pauvretés qui condamnent à la misère humaine. Nos pays riches sont particulièrement touchés par cette pauvreté. Cela n’est pas seulement le cas pendant l’été, mais elle est encore plus visible en ces semaines où les villes se vident de tous ceux qui, pour beaucoup, n’ont pas encore réalisé que de ne pas honorer la vieillesse et ceux qui sont malades, c’est démolir la maison où chacun devra coucher un soir prochain. François-René de Chateaubriand notait déjà : "En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd'hui, elle est une charge" (Mémoires d’outre-tombe, 1848).
Dans une société qui méconnaît Dieu, le souci d’autrui n’est plus manifeste et chacun construit sa vie de façon autonome, sans un regard pour ceux qui sont laissés sur le bas-côté. Garder au cœur la priorité pour ses vieux parents esseulés, pour les malades, pour les oubliés est ce qui permet de demeurer humain. Germain Nouveau, ce prince des poètes qui choisit de devenir mendiant pour l’amour de Dieu, écrivait :
"Homme dont la tristesse est écrite d’un bout
Du monde à l’autre, et même aux murs de la campagne,
Forçat de l’hôpital et malade du bagne ;Dormeur maussade, à qui chaque aube dit : « Debout ! »
Voyageur douloureux qu’attend la Mort, auberge
Où l’on vend le lit dur et les pleurs blancs du cierge […]"(La Doctrine de l’Amour, L’Homme)
N’oublions pas nos vieillards
Celui qui se sent, se sait abandonné, ne peut qu’éprouver cette déréliction et tomber dans le découragement, la dépression, le refus de vivre davantage. Les êtres isolés se recroquevillent dans leur coquille, ruminent leur passé, deviennent parfois acariâtres et agressifs, et pour cause…
Un chrétien ne peut pas prendre à la légère le cinquième commandement de Dieu : "Honore ton père et ta mère afin que tu sois d’une longue vie sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera" (Ex 20, 12, Mt 15, 4). Dans la Révélation, l’amour des parents est toujours cité juste après le devoir de l’amour et de la crainte de Dieu, comme par exemple dans les Proverbes de Salomon : "La crainte du Seigneur est le principe de la sagesse. La sagesse et la doctrine, les insensés les méprisent. Écoute, mon fils, la discipline de ton père, et ne rejette pas la loi de ta mère, afin que soit ajouté un agrément à ta tête, et un collier à ton cou" (Pr 1, 7-9). Ce même livre parle de la vieillesse comme d’une couronne de dignité, si, bien sûr, la personne a suivi la voie de la justice. Et Dieu, dans le Lévitique, ordonne l’attitude suivante : "Lève-toi devant une tête blanche, et honore la personne d’un vieillard : et crains le Seigneur ton Dieu. Je suis le Seigneur" (Lv 19, 32) Les Anciens, tant respectés dans le peuple d’Israël, le seront aussi dans l’Église et dans toute société qui s’inspire de l’Évangile. Alors n’oublions pas nos vieillards durant cet été — et chaque jour de notre vie — ainsi que tous ceux qui, dépendants ou humiliés, diminués, ont soif d’amour filial ou fraternel.










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