Aller au contenu principal

Pourquoi les jésuites fascinent toujours autant ?

9 min de lecture
Święty Ignacy z Loyoli

Crédit : Wikimedia Commons | domena publiczna

Ils sont aujourd’hui 17.000, dans le monde entier. Les jésuites, nés en 1534, sont les disciples d’Ignace de Loyola. Fêté chaque année le 31 juillet par l’Église, ce chevalier créa un ordre intellectuel et missionnaire, qui donna beaucoup de saints mais suscita de nombreuses controverses, au point d’être supprimé puis rétabli. Une histoire que retrace volontiers Jean-Paul Bled, historien, pour Aleteia.<br>

Partager sur :

Il y a un an, le premier pape jésuite de l’histoire mourait. Dès son élection, le 13 mars 2013, cette origine religieuse de Jorge Bergoglio, devenu François, fut mise en avant par les commentateurs. L’ordre, créé par Ignace de Loyola en 1534, a effectivement la particularité de charrier, encore aujourd’hui, une certaine réputation, pas toujours méritée d’ailleurs. Dans le langage plus ou moins courant, "être un jésuite" n’est pas un compliment. C’est le signe d’une capacité à toujours s’en sortir, à tenir ensemble des contraires. Dans son Histoire des jésuites publiée, l’historien Jean-Paul Bled retrace cinq siècles de gloire et de rejet, faisant voyager le lecteur dans le monde entier puisque l’ordre à deux particularités selon l’auteur : la mission, et “la tradition de l’ouverture aux autres”. Une lecture qui permet de mieux comprendre ce que notre monde doit à la Compagnie de Jésus. 

Aleteia : Au fond, qu’est-ce qu’un jésuite ?
Jean-Paul Bled :
Je vois deux choses. La compagnie de Jésus est premièrement un ordre missionnaire, et quand on dit missionnaire, ce n’est pas simplement pour les terres lointaines, hors d’Europe, mais également en Europe qui était une terre de mission contre le protestantisme. Par exemple, l’Autriche est aujourd’hui un pays catholique mais, avant que les jésuites parviennent à Vienne, le pays était quasiment entièrement protestant. Il a fallu que la dynastie des Habsbourg reste fidèle au catholicisme et appelle les jésuites pour qu’elle le demeure. Deuxièmement, il y a chez eux la tradition de l’ouverture à l’autre, aux autres sociétés. Un souci continu jusqu’à maintenant et jusqu’aux choix du pape François.

Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !

Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.

Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.

Faire un don

Son influence jusqu’à aujourd’hui a été fondamentale parce que c’est un ordre missionnaire, une vocation fixée dès l’origine.

"Les jésuites ont façonné le monde tel que nous le connaissons" dites-vous, pourquoi ?
D’abord, c’est un ordre parmi d’autres mais avec une première spécificité fondamentale : il est dans le monde, à la différence des ordres contemplatifs. Et puis son influence jusqu’à aujourd’hui a été fondamentale parce que c’est un ordre missionnaire, une vocation fixée dès l’origine. Le futur saint François-Xavier est aussitôt parti pour l’Asie, et ce ne fut qu’un point de départ. Les missions ont ensuite prospéré, pas seulement en Inde, au Japon ou en Chine, mais aussi dans les Amériques. Cela s’explique ensuite parce que les jésuites ont occupé des fonctions de premier plan dans la plupart des États catholiques jusqu’au XVIIIe siècle. Certains, comme le père Lachaise avec Louis XIV, furent les confesseurs des rois.

Est-ce cette connivence avec le pouvoir qui est à l’origine de leur réputation ?
Le phénomène corrélatif à l’importance de l’ordre est effectivement l’existence d’un courant opposé qui marque par sa constance. S’il prend des formes diverses de plus ou moins grande qualité, les Provinciales de Blaise Pascal étant l’exemple de la plus haute qualité, une thèse est invariablement reprise : les jésuites sont avides de pouvoir. Cependant, la proximité avec les rois n’est pas contradictoire avec le souci de la mission. Il faut admettre les situations de l’époque. Le système monarchique est un état de fait, et les jésuites ne sont pas des révolutionnaires et ne cherchent pas à abattre l’ordre en place. Le système monarchique a disparu mais, aussi longtemps qu’il a prévalu, il n’est pas illogique qu’ils s’insèrent dans ce système.

En théologie, les jésuites ont été les avocats permanents de la liberté de l’homme par rapport à des théologies de la prédestination (calvinisme, jansénisme), un point essentiel de la doctrine catholique.

N’y a-t-il que la proximité des puissants qui explique que leur héritage soit encore réel ?
Non, bien sûr. Il faut parler de leur rôle d’enseignant. Ce n’est pas leur vocation initiale, ce n’était pas envisagé par Ignace mais il fut sollicité et se rallie à l’idée, et les collèges prospèrent dans toute l’Europe et dans les terres de mission. Cela marque les sociétés d’une très forte empreinte, qui se perpétue jusqu’à ce jour malgré la diminution du nombre de collèges par rapport à la floraison de l’Ancien régime. Ils ont créé un type d’enseignement qui a demeuré même si nous n’avons pas été leurs élèves. Je pense au rôle fondamental des humanités, qui a formé des générations d’élèves à travers l’espace et le temps. C’est un héritage essentiel : ils ont forgé notre mode de pensée. En théologie, les jésuites ont été les avocats permanents de la liberté de l’homme par rapport à des théologies de la prédestination (calvinisme, jansénisme), un point essentiel de la doctrine catholique.

Forte singularité de la Compagnie de Jésus : sa suppression par le pape en 1773. Comment expliquer ce fait ?
Plusieurs facteurs se conjuguent : l’influence des philosophes, peut-être, même si ça n’a pas eu d’effet sur le Saint-Siège. Mais, en revanche, après 1750, il existe un mouvement de détachement des monarchies catholiques à l’égard des jésuites, qui commence au Portugal et s’étend à la France de Louis XV, à l’Espagne. Les monarchies décident de les expulser. De manière surprenante, le détachement exista aussi en Autriche où l’impératrice Marie-Thérèse avait pourtant été leur élève. Elle se retourne contre eux sous l’influence des jansénistes (son médecin personnel l’était). Sans les expulser, elle ne les défend pas. Cette rupture des monarchies catholiques finit par contraindre le pape Clément XIV à décider de la dissolution, à cause des pressions extrêmement fortes des pouvoirs royaux et avec l’influence de l’esprit du temps. Dans le cas de Pombal, qui dirige le Portugal, c’est tout à fait clair. Au fond, les monarques et leurs conseillers en viennent à considérer que la place des jésuites est exagérée. Le phénomène est lent, avec des forces profondes.

Ils ont un quatrième vœu, d’obéissance au Pape, qui les démarque des autres religieux.

Au XIXe siècle les jésuites sont associés à l’intransigeance, au XXIe plutôt à l’engagement social, l’ordre a-t-il changé ?
Dans un monde éloigné du nôtre, les jésuites eurent en effet une proximité avec les idées contre-révolutionnaires et conservatrices. Les choses évoluent dès le début du XXe siècle avec le phénomène du renouveau théologique auquel un certain nombre de grandes figures jésuites françaises ont été associées, par exemple Henri de Lubac, Jean Daniélou ou Pierre Teilhard de Chardin malgré sa condamnation. Dans cette ligne progressiste, si l’on peut dire, on peut ajouter le positionnement des jésuites à l’égard des totalitarismes. Ils furent très présents dans la résistance au nazisme et nombre d’entre eux, en Allemagne, furent condamnés et fusillés. En France, les membres de la Compagnie de Jésus s’opposent au régime de Vichy, avec les pères Chaillet ou Fessard. En fait, leur évolution suit celle du Saint-Siège. Rappelons-nous qu’ils ont un quatrième vœu, d’obéissance au Pape, qui les démarque des autres religieux. Il y a nécessairement un parallélisme entre les positions du pape et celles des jésuites, même s’il y a eu une crise très forte au XXe avec le généralat de Pedro Arupe qui soutint la théologie de la libération combattue par Jean Paul II. Aujourd’hui, le rapport est sans tâche.

Même s’ils sont parfois considérés comme marqués à gauche…
Il y a une forte continuité historique sur le point déjà évoqué de l’ouverture aux autres, jusqu’à aujourd’hui. Quand on regarde leur attitude vis-à-vis des populations autochtones, leur souci de comprendre l’autre, sa culture qui ont pu conduire à attitudes très fortes. Citons l’affaire des rites, en Chine, au XVIIe siècle, et le jésuite Matteo Ricci qui chercha à lier catholicisme et héritage confucéen. Le pape François lui-même a eu une carrière latino-américaine mais il aurait souhaité partir en mission au Japon. Cela lui fut refusé à cause de son état de santé fragile. C’est très significatif de cette permanence de ce comportement des jésuites. Partout où ils sont présents, ils apprennent les langues des autochtones.

Élection du pape François, procès en béatification du théologien jésuite Henri de Lubac ouvert en 2023… le signe d’un retour en grâce ?
C’est une grande question, je pense que cela renvoie à ce que j’ai dit : il y a chez les jésuites, le père de Lubac en est un exemple, cet esprit d’ouverture à l’autre qui est un des fondements du christianisme et aussi cette idée que l’apostolat est une expression de la charité, et je pense au pape François. Les jésuites ont quelque chose à dire au monde d’aujourd’hui en ce sens.

Pratique

Histoire des Jésuites, d'Ignace de Loyola au pape François, Jean-Paul Bled, Tallandier, 23,90 euros.