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Pierre Adrian : “Un petit miracle peut se jouer chaque été dans les maisons de famille”

8 min de lecture
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Crédit : Shutterstock

"La maison de famille, c’est l’inverse de l’appartement Airbnb", confie Pierre Adrian, écrivain profondément inspiré par ces demeures où se rassemblent les générations et s’accrochent les souvenirs. Après "Que reviennent ceux qui sont loin", récit bouleversant paru en 2022, il publie cet été chez Gallimard "Le Pays des étés", un roman traversé, une fois encore, par la mémoire d’une maison familiale. Un entretien à découvrir dans le numéro spécial été d’Aleteia Magazine.

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Aleteia : Comment définissez-vous la "maison de famille" ?
Pierre Adrian :
Je vois la maison de famille comme un lieu ouvert sur le monde. C’est ainsi que l’écrivait Albert Camus dans son premier roman La mort heureuse : "la maison devant le monde". Ce n’est donc pas d’abord pour moi un refuge, mais un lieu de passage, où le monde peut s’arrêter : les enfants, leurs amis, les oncles et tantes, les voisins… Un peu comme une grande auberge. C’est un endroit à partir duquel on découvre le monde. De nos jours, peu nombreux sont ces endroits d’agrégation sociale et générationnelle. C’est un lieu rare, celui du repos, des retrouvailles et des joies douces. Les déjeuners s'y éternisent, les soirées sont agréables. Tout n’y est pas évident, il y a des discussions mouvementées, des désaccords politiques, des incompréhensions générationnelles. Mais personne ne vient pour s’y mettre en colère. C’est un petit miracle qui peut s’y jouer chaque été.

Dans certaines familles, les choses sont parfois plus compliquées…
Bien sûr ! Il n’y a qu’à voir le nombre de livres ou de films dans lesquels la famille est un terrain fertile pour la rancœur ou la vengeance. Des auteurs comme François Mauriac ou Hervé Bazin ont parfaitement bien décrit ces ambiances étouffantes. La famille est un rapport obligé. On y trouve des silences, des secrets, des mensonges parfois, qui blessent durablement.

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Vous écrivez qu’on ne recherche pas le confort quand on pose ses valises dans une maison de famille. Pourquoi ?
La maison de famille, c’est l’inverse de l’appartement AirBnb. C'est un lieu un peu humide, plein de courants d'air, d'acariens, de poussière. Il y a des ampoules grillées, il faut faire la vaisselle à la main…  C'est un lieu imparfait. Mais c’est très bien ainsi. Car ce qu’on aime, c’est retrouver ce qui n’a pas changé, ce qui ne sera pas bouleversé.

La maison de famille permet une sorte d’éducation libertaire où l’on découvre le monde par soi-même.

C’est donc un roc dans une société liquide, faite de déracinés ?
Je pense qu'il faut d’abord dire que c’est une chance d'avoir un lieu où revenir. Tout le monde ne dispose pas d’une maison de famille. Pour autant je crois que ce sentiment d’appartenance peut aussi s’affranchir de la pierre. Quand j’ai publié Que reviennent ceux qui sont loin, des lecteurs m’ont confié ne jamais avoir connu ce genre de maison. Mais ils me disaient avoir ressenti de la même manière ce que je décrivais. Chacun peut identifier des maisons de famille intérieures, une lumière d’été qu’on aime retrouver, un camping, une région, des ambiances, des sentiments que produisent les vacances.

Or nous vivons effectivement dans une société du changement permanent. On "scrolle", on court après le fil des réseaux sociaux, et, ce faisant, on tombe dans une sorte de servitude. Tout doit se renouveler en permanence. Même les habitudes ! Le mois d’août, à l’inverse, est un refuge où les choses ne bougent pas et ne nous sont pas arrachées. On reconnaît les couleurs et les odeurs, on retrouve la notion du temps. Et cela fait du bien.

Pour un enfant, est-ce aussi le lieu de la découverte de la liberté ?
Pendant les vacances, les enfants quittent le monde de l’école et des adultes, un univers lié à l’autorité des enseignants et à la contrainte. L’été, les choses se détendent. Les parents lâchent un peu du lest, et on apprend à toute vitesse les choses de la vie. C’est le temps de l'exploration. On prend la liberté de découvrir un grenier sans trop savoir si on a le droit d’y mettre les pieds. On ouvre une malle poussiéreuse. Les vieux vêtements, les vieux livres, les vieux objets deviennent comme notre patrimoine. Oui, la maison de famille permet une sorte d’éducation libertaire où l’on découvre le monde par soi-même.

À quel âge et comment vous-êtes vous rendu compte de la valeur de ce patrimoine immatériel ?
Quand on est enfant, on n’en a pas forcément conscience, mais on a déjà l'intuition que la maison de famille est précieuse. Je me souviens de profonds bonheurs de retrouvailles avec la maison au début de l’été. Mes parents travaillaient encore et je partais en Bretagne avec mes grands-parents. Sans le verbaliser, j’avais le sentiment que l’été serait éternel. Évidemment, la fin du mois d’août était pour moi très douloureuse à vivre. C’était une séparation déchirante.

J’ai le sentiment que la maison familiale permet de redevenir l’enfant qu’on était le temps d’un été. Les parents deviennent des grands-parents. On a 30 ans, mais on se laisse cocooner par les petites attentions de sa mère, les mêmes que celles qu’elle prodiguait dans l’enfance.

J’ai écrit sur la maison de famille au moment où j’ai commencé à prendre mon indépendance. J’ai cessé d’habiter avec les miens, et je me suis un peu éloigné, géographiquement notamment. C’est en devenant adulte que j’ai ressenti le besoin de retrouver cet environnement familial au moins une fois par an. En grandissant, les rapports à l’intérieur de la famille changent. On ne parle plus d’enfants à parents, mais d’homme à homme. Or, j’ai le sentiment que la maison familiale permet de redevenir l’enfant qu’on était le temps d’un été. Les parents deviennent des grands-parents. On a 30 ans, mais on se laisse cocooner par les petites attentions de sa mère, les mêmes que celles qu’elle prodiguait dans l’enfance. C’est très beau. J’ai par ailleurs pris conscience de tout cela en éprouvant la perte d’êtres chers. C’est une partie de nous-mêmes qui s’en va. Et on voudrait la retenir. Je remarque que lorsqu’on sent la fin approcher pour certains grands-parents, les plus jeunes se mettent à les interroger pour comprendre leur histoire et se forger une mémoire.

Vous parlez du mois d'août comme d'une métaphore de la vie. C’est-à-dire ?
Le mois d'août ressemble le plus à la vie parce qu’il offre le sentiment d’un commencement. Puis, les jours s’enchaînent sans qu’on y prenne vraiment garde. Vient enfin la fin du mois d’août avec son atmosphère crépusculaire. Les soirées se raccourcissent, la lumière change. Il faut préparer la rentrée. On pense à l’après, avec une certaine gravité.

Je crois beaucoup au pouvoir de consolation des lieux. Quand ils évoquent des moments heureux, le temps de l’enfance et de l'insouciance, ils sont pour nous un réconfort.

Août est aussi ce mois qui me rappelle que la vie peut nous être arrachée à n’importe quel moment. J’ai perdu des êtres très chers à cette période. Dans la douceur et l'insouciance de l’été, quelque chose peut advenir tout d’un coup.

Enfin, on peut y voir une métaphore de la vie car ces vacances rassemblent les générations sous un même toit. On retrouve l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte, la vieillesse, l’extrême vieillesse. Tous les âges de la vie sont présents, et nous pouvons retrouver dans chacun une part de nous-mêmes.

Comme un regard dans un miroir ?
Oui, c’est un drôle de miroir. Chaque famille résume un peu l’homme ou la femme qu’on est. On retrouve dans un enfant un peu de notre éducation, dans la voix d’un oncle certaines de nos intonations. C’est fascinant. Parfois amusant. Mais aussi douloureux. Voir vieillir ses parents, retrouver dans les traits de son père ceux de son grand-père, sentir la vie ralentir… Il y a quelque chose de vertigineux.

Vous publiez votre nouveau roman, Le Pays des étés (Gallimard), dont l’histoire tourne autour de la vente d’une maison de famille. Peut-on la comparer comme une petite mort ?
La maison de famille apparaît souvent comme un lieu sûr et pérenne. Mais dans beaucoup de cas, pour des raisons matérielles, les gens sont amenés à s’en séparer après la disparition d’une grand-mère ou d’un grand-père. Ce livre raconte la manière dont une famille apprend à dire au revoir à un lieu cher, en passant du matériel à l’immatériel. Oui, c’est comme une petite mort. Mais comme pour le deuil, l’accepter, c’est accueillir l’idée de repartir. "Je vais recréer l’été ailleurs !", peut-on se dire. Au-delà de la maison, c’est une terre que l’on aime. Pour ma part, c’est la Bretagne. Aller la revoir est comme une consolation. Je crois beaucoup au pouvoir de consolation des lieux. Quand ils évoquent des moments heureux, le temps de l’enfance et de l'insouciance, ils sont pour nous un réconfort.