La culture du temps du Christ ne suffit pas à expliquer pourquoi on n’ordonne pas de femmes, rappelle l’essayiste Jean Duchesne.
Il semble que les loisirs estivaux inspirent dans les médias (et pas seulement en France) de marteler, à coups d’"opinions", manifestes, lettres ouvertes, éditoriaux, forums, contributions d’"invités", etc., le clou que l’ordination de femmes est aussi inéluctable que les avancées "sociétales" du divorce, de l’avortement (en remède aux insuffisances de la contraception), du "mariage pour tous", de l’euthanasie et du suicide assisté — en attendant un eugénisme et un transhumanisme sans complexe. La résistance à ce matraquage n’est peut-être pas superflue.
Le moins inacceptable est-il plus fidèle ?
Les justifications d’un sacerdoce catholique féminin sont de deux ordres. D’un côté, il s’agit de rendre l’Église plus acceptable en la conformant aux normes juridico-éthico-culturelles du lieu et du moment. De l’autre, on entend rester à l’intérieur de la foi, en faisant valoir que cette évolution purement formelle et disciplinaire ne remettrait rien d’essentiel en cause et constituerait même un progrès spirituel – une compréhension affinée et une mise en œuvre plus fidèle, plus féconde du donné révélé.
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La mission et le statut du prêtre ne peuvent pas être définis par les seuls besoins matériels et immédiats des communautés...
Ce second type d’argument est bien sûr présenté par des croyants. Leur sincérité n’est pas douteuse mais ne rend pas ces options universellement évidentes. Et puisqu’ils invoquent également des raisons purement pratiques et des idéaux sans référence transcendante, comme l’indiscrimination entre les "genres", ce recours ne mérite pas moins d’être discuté dans une perspective théologique, dans la mesure où la mission et le statut du prêtre ne peuvent pas être définis par les seuls besoins matériels et immédiats des communautés, ni par les principes et lois de la société, car ce sont les moyens ou canaux ordinaires du salut apporté par le Christ.
L’"inculturation" n’est pas une "acculturation"
L’histoire du christianisme est celle de son "inculturation", c’est-à-dire de la façon dont l’Évangile a, sans s’altérer, pénétré quantité de cultures et les a remodelées et dynamisées. L’adoption du grec et du latin, puis des langues vernaculaires est l’aspect le plus perceptible de ce prolongement de l’Incarnation dans l’espace et le temps. C’est distinct de l’"acculturation" où (lors de conquêtes ou de grandes migrations) les mœurs et "valeurs" d’une population évoluent en se frottant à celles de nouveau-venus, si bien que les manières de penser et de vivre se combinent tant bien que mal en une synthèse où chacune ne subsiste qu’en partie.
La différence vient simplement de ce que la foi chrétienne n’est pas une culture parmi d’autres, mais comme un ferment qui peut imprégner et rénover (ou, pour être plus précis : sanctifier) n’importe quelle tradition civilisatrice d’un pays et d’une période donnés. Ce n’est pas un ensemble d’idées abstraites et intemporelles, car cette force spirituelle est apparue concrètement dans l’histoire. Et certaines de ses expressions ne dépendent pas uniquement du contexte et de l’époque, car elles ont été investies de sorte que leur portée s’estompe et s’efface si l’on prétend actualiser leurs effets à travers d’autres signes, déclarés plus "contemporains".
L’exemple du pain et du vin
Ainsi, le pain et le vin de l’Eucharistie sont évidemment liés à l’environnement dans lequel a vécu le Christ. Il est cependant exclu de célébrer la messe avec des galettes de riz, de maïs ou de manioc et du jus de pomme, du saké ou du thé. La question a été tranchée lorsque les missionnaires l’ont soulevée en Asie aux XVIIe-XVIIIe siècles. L’enjeu n’est pas seulement de prendre en compte la réalité historique de la Révélation. C’est aussi l’enracinement vital dans le judaïsme, dont la conscience a été ravivée au XXe siècle. Or dans le Premier Testament, la prêtrise est exclusivement masculine, attribuée à Aaron et à sa descendance (Lv 7, 34).
Si le Christ avait pensé que seuls des préjugés conjoncturels interdisaient la prêtrise aux femmes, on peut présumer qu’il ne serait pas gêné pour en associer à ses apôtres.
On peut objecter qu’Israël n’a plus de prêtres depuis la chute du Temple de Jérusalem en l’an 70. Mais l’Épître aux Hébreux (He 8-10) reconnaît en Jésus le Grand-Prêtre éternel et parfait, et il a confié lors de la Cène à des hommes (ses disciples) la mission de célébrer le mémorial de son sacrifice. On pourrait aussi faire valoir que certaines communautés juives ont à présent des femmes rabbins. Mais c’est une fonction de guide spirituel, sans dimension sacerdotale.
Sacrificateur et sacrifié
Si le Christ avait pensé que seuls des préjugés conjoncturels interdisaient la prêtrise aux femmes, on peut présumer qu’il ne serait pas gêné pour en associer à ses apôtres : il s’est montré assez libre vis-à-vis des prescriptions de la Loi, notamment en ce qui concerne le sabbat et la fréquentation des pécheurs et autres personnes socialement inférieures. L’ordination de femmes serait donc en un sens un rééloignement par rapport au judaïsme originel (celui de Jésus !). Ce serait aussi un obstacle dans l’œcuménisme avec l’orthodoxie et certains protestants, sans parler des répugnances prévisibles dans les catholicités moins "avancées".
À quoi s’ajoute que, dans la perspective biblique et chrétienne, le Christ-Prêtre, auquel est conformé celui qui accomplit le sacrifice salvateur, est aussi la victime. C’est pourquoi il est désigné comme l’Agneau par le Baptiste (Jn 1, 29-36) et à maintes reprises dans l’Apocalypse. Dans l’épisode prototypique de la Pâque avant la délivrance de l’esclavage en Égypte, il est précisé que l’animal immolé doit être "un mâle de l’année" (Ex 12, 5), qui n’a donc jamais sailli. Cette masculinité sans activité sexuelle se retrouve dans la chasteté de Jésus et dans le célibat du prêtre qui, à sa suite et d’une certaine façon, est à la fois sacrificateur et sacrifié.
Un foisonnement de figures
L’affaire est toutefois compliquée par le fait que la Révélation présente Jésus comme non seulement prêtre et victime, mais encore pasteur (Jn 10, 11), Époux de son Église (Ep 5, 25-32), Tête de son Corps (Col 1, 18), frère de ses disciples (Mt 12, 49), Seigneur et Maître (Jn 13, 13), Fils de Dieu (Mt 3, 17 ; 17, 5) mais aussi de David (Mt 1, 1) et "de l’homme" (plus de 70 fois dans les évangiles), fidèle image du Père des cieux (Jn 14, 9), Messie (Mt 16, 16), thaumaturge (que de miracles !), enseignant (en paraboles), prophète (Lc 24, 19), en même temps serviteur (Lc 22, 27) ignoblement exécuté comme un esclave et glorieusement ressuscité (Ph 2, 6-11)...
Comme le dit justement Jésus lui-même à propos du célibat pour son royaume : "Comprenne qui pourra" (Mt 19, 12).
Il faut avouer que la masculinité telle qu’on la conçoit d’ordinaire ne suffit pas pour relier et intégrer le foisonnement des figures hétérogènes auxquelles le prêtre est identifié, non pas en tant que simple témoin du Christ, mais pour agir (et sauver) sacramentellement en son nom. Sans doute faut-il alors repenser le masculin — et le féminin ! — à partir non plus des sexes biologiques, mais de la paternité et de la maternité que laisse entrevoir la Révélation (Gn 1, 26-27 ; 2, 18-25 ; 3, 16-24 ; 5,2 ; mais aussi Mt 22, 30), en se gardant de prétendre clore le débat.
"Comprenne qui pourra"
L’homme peut transmettre la vie qu’il reçoit, en quoi il est "à l’image" du Père des cieux, source de toute vie. Mais pour que celle-ci soit accueillie et développée, il lui faut une "aide" : une créature à la fois différente et semblable, son égale puisqu’elle aussi "à l’image" de Dieu. L’humanité est ainsi "créée homme et femme" et il y a du maternel (Is 66, 3) chez le Créateur qui nourrit la vie qu’il suscite. Mais la Chute rend les humains autonomes et mortels, et il faut que le Fils de Dieu "épouse" leur condition, pour y rouvrir l’accès à la plénitude de la vie.
Ce n’est cependant pas un accouplement : le Fils s’abaisse et se livre en se faisant l’enfant d’une femme. Ceux qu’il envoie actualiser sa mission exercent (sans activité sexuelle), à sa suite, en obéissance sacrificielle et par délégation, une fonction paternelle et ont besoin d’une mère — dont ils sont aussi et déjà les enfants et qui, à la suite de la Vierge Marie, est l’Église. La femme n’a nul besoin de "jouer au père" pour épanouir son identité maternelle. Elle risque même de la fausser. Comme le dit justement Jésus lui-même à propos du célibat pour son royaume : "Comprenne qui pourra" (Mt 19, 12).





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