Retraite, fin de vie, environnement... : l’obsession du futur immédiat est la grande faiblesse du monde politique, incapable de traiter les enjeux de fond comme le bien commun l’exige. Cela ne sera pas sans conséquences, avertit l’historien Paul Airiau.
C’était en 1985-1986, j’étais bien jeune encore, et en classe de seconde. Par le biais de mon professeur d’histoire-géographie, j’apprends que le baby boom des années 1940-1960 allait inéluctablement susciter une grave difficulté dans le système des retraites par capitalisation. En raison des évolutions démographiques françaises, le rapport entre actifs et retraités allait diminuer, et il faudrait donc d’une manière ou d’une autre agir si l’on voulait maintenir ce qui avait été inventé. Les responsables politiques et sociaux avaient donc devant eux une tâche importante à accomplir, et encore du temps pour anticiper au mieux.
Des effets inéluctables
Quarante ans plus tard, la problématique n’a pas vraiment changé, et les réformes se succèdent sans jamais réussir à vraiment traiter le problème à fond. Non pas que rien n’ait été fait, ce qui a suscité de profondes hostilités (1995, 2023). Mais l’horizon visé par les réformes a-t-il jamais été vraiment lointain ? Oh ! certes, on sait combien la prospective est difficile. Il est malgré tout des réalités un peu lourdes qu’on ne devrait pas ignorer. En matière démographique, lorsqu’elles concernent des masses humaines importantes, les évolutions se produisent lentement mais pèsent toujours lourdement et longtemps. L’arrivée à l’âge de la retraite des conséquentes cohortes nées à partir de 1942 et durant les Trente Glorieuses, l’allongement de la durée de la vie et la diminution de la natalité à partir des années 1970 devaient inéluctablement transformer la société et peser sur la capacité à assurer un revenu à des personnes dont on avait choisi qu’elles ne devaient plus travailler, passé un certain âge.
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Mais on a peine à voir que cela ait été véritablement pris à bras le corps par la société et le monde politique. Au contraire, même. En effet, à partir de la fin des années 1990, on s’est soucié de ne plus avoir les moyens d’envisager l’action publique à long terme. La planification et la prospective ont vu leur place et leur influence se réduire progressivement, avant d’être à peu près euthanasiées au début des années 2000 en même temps que se multipliaient les organismes publics d’évaluation et de réflexion travaillant chacun dans leur coin. On s’est ensuite soucié de brasser du vent en envisageant des réformes de fond sans jamais s’en donner les moyens.
Réformes aussi vite abolies qu’instaurées
On a parlé, on a annoncé, on a affiché son sérieux et sa conscience des enjeux, et on a laissé filer, car la politique est surtout affaire de saturation du quotidien au service de la perpétuation de son pouvoir plus que de service désintéressé du bien commun. Ainsi de la "prise en charge" du "grand âge" et de la "dépendance", qui traîne depuis le début des années 2010, sans jamais avoir véritablement abouti à quoi que ce soit de solide — hormis appeler désormais Maison France Autonomie les Ehpad, décision radicale s’il en est. On s’est enfin fendu de décisions plus ou moins unilatérales et mal emmanchées, qu’on a imposées plus ou moins par la force, puis qu’on n’a pas hésité à passer par dessus bord lorsqu’on l’a jugé nécessaire pour son pouvoir.
Tout ceci, on pourrait l’observer dans nombre d’autres domaines de la vie commune, de l’éducation à la défense en passant par la production industrielle et agricole. On passe son temps à y faire ou y annoncer des réformes aussi vite abolies qu’instaurées et aussi lentes à produire leurs effets qu’ont été rapides les détricotages antérieurs joyeusement promus au nom du progrès, de l’efficacité, des dividendes de la paix, etc.
L’horizon des élus
Faut-il au fond s’en étonner ? Sans doute pas, et c’est bien triste. Mais l’horizon d’attente bien connu des responsables politiques, notamment en démocratie libérale, c’est le mandat, la réélection putative ou la victoire espérée à la prochaine échéance. De l’autre côté, le temps qu’il faut pour que des mesures structurelles fassent effet (lorsqu’on n’est pas en guerre) et qu’on puisse en évaluer les résultats, c’est une dizaine d’années, voire, en matière éducative, quinze ans, le temps qu’un élève parcourt les étapes allant de la petite section à la terminale.
"Quel responsable politique serait prêt à fonder son futur sur l’avenir d’autrui ?"
Quel responsable politique serait prêt à fonder son futur sur l’avenir d’autrui ? À part quelqu’un animé par une perspective un peu sacrificielle, acceptant de laisser un quelconque successeur bénéficier des résultats de décisions anciennes qu’il n’aurait pas prises, pas grand monde en fait. La saturation par l’urgence, l’obsession du futur immédiat, la primauté de l’intérêt personnel confondu avec l’intérêt collectif, la faculté à se créer des convictions passagères, tout cela concourt à ce que les enjeux de fond ne sont que rarement traités comme il le faudrait.
La solution euthanasique
Aussi aboutit-on facilement à des solutions cherchant à éradiquer les problèmes non traités en les camouflant sous le masque du progrès ou de l’intérêt national. Ainsi de l’euthanasie. Puisqu’on n’a pas vraiment anticipé le vieillissement de la population et la capacité de la médecine à conserver vivant ou survivant les corps, puisqu’on n’a pas anticipé que l’institutionnalisation de l’autonomie individuelle par la réduction de la natalité et l’augmentation des divorces multipliaient les isolements et les souffrances et la revendication du contrôle total de sa vie, il ne reste qu’à permettre l’auto-oblitération afin de réduire la charge financière que représente la médicalisation des six derniers mois de la vie.
Ainsi aussi de l’environnement. Puisqu’on n’a pas vraiment anticipé les effets de l’activité humaine sur le climat et les écosystèmes, puisqu’on a construit un système agricole productiviste asservissant les agriculteurs au marché mondial, aux entreprises agro-industrielles et aux banques, il ne reste plus qu’à autoriser la perpétuation d’un système qu’on sait insoutenable mais profitant fondamentalement aux gros agriculteurs et agro-industriels au détriment des petits mis en avant et en en faisant un ridicule psychodrame politico-médiatique.
Risques d’implosion sociale
Avec tout ça, il y aurait de quoi aboutir à la révolte anarchiste le « flingue » à la main, histoire de tout éradiquer une bonne fois pour toute, ou à renouveler une forme de retour à la nature et d’engagement alternatif en croyant à la force des minorités agissantes silencieusement. Mais cela ne résoudrait en rien la question du rapport au temps d’un personnel politique incapable de rendre hic et nunc possible et souhaitable par tous ce qui est nécessaire pour dans longtemps. Et c’est ainsi qu’on se prépare des lendemains qui déchantent et des risques d’implosion sociale qui dévoreront les responsables au pouvoir aussi sûrement que Cronos s’occupait de ses enfants.





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