Contrôlables ou incontrôlables ? Les acteurs de l’IA se donnent le beau rôle en se faisant peur pour se rendre encore plus indispensables. Et ce ne sont pas les garde-fous éthiques auto-proclamés qui rassurent, avertit l’essayiste Charlotte de Vilmorin.
S’il y a bien une chose dont on peut être sûr aujourd’hui, c’est que les discours sur l’intelligence artificielle, même les plus alarmistes, s’inscrivent dans une stratégie extrêmement fine de la part des géants de la Silicon Valley. Prenez l’exemple de cette annonce, largement relayée ce 22 juillet dans les médias de premier plan, notamment par Le Monde ou Le Figaro : un "état de choc dans le monde de l’IA", après qu’un modèle d’OpenAI, testé en interne, s’est mis à orchestrer une cyberattaque de sa propre initiative. Pendant ce test, des agents d’IA, conçus pour évaluer leurs capacités cyber, ont exploité des failles dans leur environnement, volé des identifiants, et enchaîné des attaques comme le ferait un pirate informatique. OpenAI a expliqué dans un communiqué que ces modèles étaient "hyper-concentrés sur la résolution du problème", allant jusqu’à des extrêmes pour atteindre leur objectif. Un incident présenté comme un tournant, une preuve que l’IA devient "incontrôlable".
Plus de dépendance
Pourtant, ce discours catastrophiste est parfaitement huilé. Il est même extrêmement bénéfique pour OpenAI. Car en se présentant comme une menace, l’entreprise se positionne aussi comme le remède à cette menace. "Oui, nos IA peuvent pirater, mais ce sera pour mieux vous protéger", semble-t-elle dire. Si aujourd’hui, la menace existe, c’est parce que les modèles sont sophistiqués. Mais demain, pour être un remède, il faudra qu’ils soient encore plus sophistiqués. Ainsi, OpenAI transforme une faille en argument commercial : "Pour vous défendre, il faut nos outils." Une logique imparable, où la solution proposée est toujours… plus de technologie, plus de contrôle, et surtout, plus de dépendance à ses propres systèmes.
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Dans le même temps, on a vu fleurir, il y a quelques semaines, une autre série d’articles : les entreprises d’IA recruteraient désormais des philosophes, après avoir embauché des ingénieurs à foison. Des philosophes grassement rémunérés, censés apporter une dimension éthique à des technologies de plus en plus puissantes. Mais, en y regardant de plus près, on se rend compte qu’il n’y a pas vraiment d’offres d’emploi pour des philosophes. Il s’agit plutôt de ce qu’on appelle de l’ethics washing : une manière de rassurer l’opinion publique en donnant l’impression qu’il y a des garde-fous moraux. Car on le sait, depuis l’encyclique Magnifica humanitas du pape Léon XIV ou même avant avec les travaux de penseurs de la technique comme Jacques Ellul, la technique n’est pas neutre. Elle porte en elle des biais, des choix, des orientations. Alors, pour rassurer face au phénomène IA, on brandit aujourd’hui la philosophie morale comme un bouclier.
L’illusion d’une réflexion collective
Mais qui, finalement, écoute vraiment les philosophes ? Qui vérifie que ces garde-fous sont appliqués ? Qui s’assure que les réflexions éthiques ne restent pas de vaines déclarations d’intention ? Les réponses sont floues. Tout cela reste entre les mains de quelques acteurs, et il est toujours manifestement aussi difficile d’ouvrir un dialogue démocratique sur le sujet. Les géants de la tech contrôlent à la fois le problème et la solution, tout en donnant l’illusion d’une réflexion collective, et en jouant tantôt à nous faire peur, tantôt à nous rassurer.
Alors, face à ces discours bien rodés, une chose est sûre : il est impératif de développer son esprit critique. Car dans le monde de l’IA, tout est pensé, calculé, et souvent orienté. Les annonces catastrophistes, les appels à la collaboration, les recrutements de philosophes… Tout cela fait partie d’une stratégie où l’enjeu n’est pas seulement technologique, mais aussi et surtout politique et économique. Et les vrais garde-fous ne viendront certainement pas de l’intérieur…





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