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Le Christ de Thorvaldsen, une image devenue universelle

8 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Érigée pour une cathédrale luthérienne danoise, le Christ de Thovaldsen est devenue l’une des images les plus reconnaissables du christianisme mondial. L’historien de l’art Pierre Téqui explique son succès par sa saisissante simplicité.

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Revenant de vacances à Copenhague, j’ai décidé de consacrer cette chronique à l’une de mes très belles rencontres : le Christ de Thorvaldsen. Il se trouve dans la cathédrale Notre-Dame. De part et d’autre de la longue nef blanche, les douze apôtres se tiennent debout, silencieux. Pierre porte les clés, Paul l’épée, Jean est accompagné de l’aigle. Tous conduisent le regard vers l’abside où se dresse le Christ ressuscité, les bras ouverts, les paumes marquées par les plaies de la Crucifixion.

Le Christ de Thorvaldsen dans la cathédrale Notre-Dame à Copenhague. De part et d’autre de la longue nef blanche, les douze apôtres se tiennent debout.

Figure du néoclassicisme européen

Ce Christ est l’un des chefs-d’œuvre de Bertel Thorvaldsen. Né à Copenhague en 1770, le sculpteur passa l’essentiel de sa carrière à Rome, où il devint, avec Canova, une figure majeure du néoclassicisme européen. Nourri par l’Antiquité, Raphaël et la sculpture chrétienne italienne (donc catholique), ce Danois de Rome reçut la commande du décor de la principale église luthérienne de son pays. 

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L’ancienne église médiévale de Copenhague avait été détruite en 1807 lors du bombardement britannique de la ville. Reconstruite par Christian Frederik Hansen, elle fut consacrée en 1829. L’architecte conçut un édifice monumental et austère : un portique inspiré du temple grec ouvre sur une nef blanche, ordonnée, presque nue. Cette sobriété correspondait à une sensibilité luthérienne attachée à la Parole, à la prédication et à la concentration de l’assemblée vers l’autel.

Un parcours christologique

Mais Hansen ne voulut pas d’un temple vide. Avec Thorvaldsen, il imagina un parcours christologique. À l’extérieur, Jean-Baptiste annonce la venue du Messie. Dans la nef, les apôtres témoignent de sa parole. Près de l’entrée, un ange agenouillé présente la coquille des fonts baptismaux. Au terme du chemin, le Christ ressuscité accueille les fidèles. Lors de la consécration de 1829, les statues étaient encore en plâtre. Le royaume, ruiné par les guerres, ne pouvait financer immédiatement leur exécution en marbre. Le Christ en marbre de Carrare ne fut installé qu’en 1833, et les apôtres furent remplacés progressivement. Les modèles originaux sont aujourd’hui conservés au musée Thorvaldsen, tout près de la cathédrale. Ils ne sont pas de simples copies : dans la sculpture néoclassique, le plâtre fixe l’invention avant que les praticiens de l’atelier ne la traduisent dans le marbre.

Un homme priant devant le Christ de Thorvaldsen dans la cathédrale Notre-Dame à Copenhague.

Le Christ est d’une simplicité saisissante. Il ne jaillit pas du tombeau, ne brandit aucune bannière et n’est entouré d’aucun ange. Sa tête s’incline légèrement, ses bras s’ouvrent et s’abaissent vers l’assemblée. Il montre ses plaies, mais sans pathos. Il est monumental, sans être menaçant ; divin, sans cesser d’être humain. L’inscription gravée sur le socle donne la clé de son geste : Kommer til mig, "Venez à moi", d’après l’Évangile selon saint Matthieu : "Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos." Le Christ ne bénit pas mais invite et ouvre devant lui un espace d’accueil.

La traduction d’une parole biblique

Cette image répond très précisément à une spiritualité luthérienne. Malgré le nom de Notre-Dame, aucun cycle marial ne structure l’église. Les apôtres ne sont pas proposés comme intercesseurs, mais comme témoins de l’Évangile. Le Christ demeure l’unique médiateur, et la statue semble traduire plastiquement une parole biblique adressée directement au fidèle. Pour autant, l’installation d’une statue monumentale du Christ dans une église luthérienne n’allait pas de soi. En 1828, avant même l’ouverture de l’église, un auteur critiqua la future statue, qu’il qualifiait de représentation isolée, d’abus de l’art et d’objet indigne d’une église protestante. Le luthéranisme danois ne fut pas unanimement favorable à la sculpture religieuse. La question était importante : pouvait-on placer une image corporelle monumentale du Christ dans l’abside sans recréer un équivalent protestant de l’image de culte catholique ? C’est le succès et le talent de Thorvaldsen qui finit par résoudre le débat. 

La statue fut également acceptée grâce à la place qu’elle occupe au sein de l’architecture : l’espace de Hansen et le cycle de Thorvaldsen conduisent vers une figure qui semble traduire plastiquement une parole biblique. La statue n’est donc pas conçue comme une image miraculeuse ou comme un objet de culte autonome. Cela rejoint la distinction luthérienne classique entre l’usage légitime des images et leur vénération. Luther n’était pas iconoclaste au sens radical. Il pouvait admettre les images lorsqu’elles instruisent, rappellent l’Évangile ou soutiennent la mémoire, mais rejetait le culte qui leur serait rendu comme à des intermédiaires sacrés. 

Une formule extraordinairement simple

Il n’empêche que ces notions restent assez fragiles… lorsque je suis entré dans la nef, il y avait un touriste italien qui, s’étant signé à l’entrée du chœur, s’agenouilla en prière devant la sculpture. J’ai vu des Danois assis sur leurs bancs au dossier bien droit regarder la scène avec circonspection, pousser un soupir et lever les yeux au ciel. Cet Italien n’était manifestement pas au fait des distinctions que je viens de rappeler…

Est-ce à dire que les luthériens avaient raison de s’interroger en 1828 sur l’opportunité d’une telle commande ? Thorvaldsen n’a pas inventé l’image du Christ aux bras ouverts. L’art chrétien connaissait depuis longtemps les Christs bénissant, montrant leurs plaies, triomphant, ressuscités, accueillant les élus ou les images du Sacré-Cœur où les mains s’écartent pour rendre visible la poitrine blessée. Mais l’artiste a combiné ces traditions dans une formule extraordinairement simple. Son Christ ne porte ni croix, ni globe, ni bannière de Résurrection, ni mandorle. Il n’est entouré d’aucun récit. Les attributs sont réduits au minimum : le vêtement, les stigmates et le geste. 

Des répliques dans le monde entier

On ne peut donc rien reprocher à cet Italien en prière devant cette image car rien dans cette œuvre ne vient troubler un catholique : le Ressuscité demeure le Crucifié, ses plaies attestent que la gloire n’efface pas le sacrifice, les apôtres conservent les attributs hérités de l’art médiéval et catholique, le baptême, la Passion et la Résurrection appartiennent à la foi commune. Thorvaldsen a même atteint avec cette sculpture une épuration qui permet à la statue de fonctionner indépendamment de son contexte architectural. Elle peut être copiée, photographiée, réduite, placée dans une chapelle, un cimetière, un hôpital ou une image de piété sans perdre sa lisibilité.

C’est une des raisons pratiques de sa diffusion. Ce Christ fut copié dans des églises, des chapelles funéraires et des cimetières. Sa forme isolée, lisible et facile à reproduire favorisa sa diffusion en marbre, en plâtre, en bronze, en porcelaine, en gravure ou en photographie. Dans les monuments funéraires, les bras ouverts prirent un sens nouveau : celui du Christ accueillant le défunt dans le repos promis. Au XXe siècle, l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours [il s'agit des momons. NDLR] se l’appropria à son tour. Des répliques monumentales furent installées dans ses centres d’accueil dans le monde et, en 2020, sa silhouette fut intégrée au symbole officiel de cette confession. Une statue conçue pour une cathédrale luthérienne danoise était devenue l’une des images les plus reconnaissables du christianisme mondial.

Thorvaldsen a donné au Christ une forme presque dépouillée de tout signe secondaire : pas de couronne, pas de globe, pas de croix portée, pas de récit. Seulement les plaies et les bras ouverts. En retirant presque tout, il a conservé l’essentiel : le Ressuscité qui nous dit depuis l’abside blanche de Copenhague : "Venez à moi."