En Ukraine, la guerre a changé de nature et s’installe pour longtemps, décrypte le géopolitologue Jean-Baptiste Noé. Si le front semble figé, les frappes quotidiennes ciblent les civils. En coulisse, la diplomatie s’active et tente de trouver des solutions.
Pour la Russie, la guerre en Ukraine a duré plus longtemps que la Seconde Guerre mondiale. Si le nombre de morts, l’intensité des combats, les moyens employés n’ont rien de comparable, la durée du conflit témoigne de l’impasse dans laquelle la guerre est entrée. Cela se ressent en Ukraine, où le mois de juin 2026 fut le plus meurtrier pour les civils depuis avril 2022, avec 293 morts et 1 ;990 blessés recensés par l’ONU.
Cibles civiles
Ce pic de mortalité chez les civils est la conséquence de deux facteurs. D’une part, un relâchement dans les mesures de sécurité, du fait de l’usure de la guerre ; certains civils sont moins vigilants et donc s’exposent davantage, même de façon involontaire, d’autre part de la hausse des tirs russes vers les zones urbaines, notamment Kiev. Puisque le front est figé et ne bouge plus beaucoup, les deux camps tentent de faire rompre l’arrière et de briser le soutien civil en attaquant des cibles intérieures. On le voit côté russe, avec les attaques contre Kiev, comme côté ukrainien, avec les attaques contre les raffineries et les entrepôts. Des lieux qui étaient jusqu’à présent en dehors des tirs et donc beaucoup moins protégés. Provoquant ainsi plus de dégâts chez les civils.
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Activation du front diplomatique
Sur le front diplomatique, les négociations continuent de se structurer. La réunion à Paris le 13 juillet de la "coalition des volontaires" en est l’un des chapitres. Cette coalition, initiée par la France et le Royaume-Uni et lancée en février 2025, a pour objectif de réunir des forces armées de différents pays afin d’assurer la sécurité de l’Ukraine et de l’Europe après la fin du conflit. Son projet n’est pas d’intervenir durant le conflit, mais une fois une paix trouvée, afin de sécuriser le territoire ukrainien et la ligne de frontière avec la Russie. Preuve que l’Europe se prépare à l’après-guerre et à la stabilisation de la paix une fois que les armes se seront tues. Mais pour penser à l’après-guerre, encore faut-il que celle-ci s’arrête, ce qui est très loin d’être le cas.
Comme un symbole des transformations du monde au cours des dix dernières années, cette coalition a défilé sur les Champs-Élysées au cours d’un 14-juillet, dernier du président Macron. En 2017, pour son premier 14-juillet, Emmanuel Macron avait invité Donald Trump : les États-Unis étaient le pays invité et à l’honneur. Dix ans plus tard, les relations se sont considérablement rafraîchies. Cette coalition des volontaires cherche aussi à affirmer l’indépendance stratégique et militaire de l’Europe vis-à-vis des États-Unis, même s’il y a encore beaucoup à faire, notamment pour parvenir à une autonomie industrielle.
Le scénario de l’enlisement
Si les frappes s’intensifient, si les civils sont touchés, rien ne permet d’envisager une sortie de guerre à court terme. Ukraine et Russie comptent sur l’effondrement du belligérant, la Russie sur l’usure démographique et militaire de Kiev, l’Ukraine sur l’usure économique et logistique de Moscou. Si le gouvernement russe reconnaît des difficultés dans l’approvisionnement en essence et en pétrole, si on sait que l’économie russe souffre d’une forte inflation et d’une absence de crédit (ce qui provoque de nombreuses fermetures d’entreprises et donc du chômage), il reste très difficile de disposer d’informations fiables sur la situation exacte des deux pays, tant en Ukraine qu’en Russie.
Les signaux et les bruits sont nombreux, mais l’information sûre et de qualité est plus rare. Si beaucoup espèrent une rupture du front, dans un sens ou dans l’autre, un enlisement, tel qu’il se pratique depuis avril 2022, avec une zone de guerre figée, est le scénario le plus probable à court terme ; de fait, c’est celui qui est à l’œuvre depuis que l’opération russe contre Kiev a échoué en février 2022. Un enlisement que veulent éviter les pays européens, afin que la guerre ne reparte pas dans quelques années.
La lassitude et l’oubli
Le risque de la guerre est celui de la lassitude et de l’oubli, notamment parmi les populations civiles d’Europe occidentale. Il y a un an, Donald Trump promettait de mettre un terme à la guerre en quelques jours. Le 15 août 2025, il recevait Vladimir Poutine en Alaska. De nombreux espoirs étaient alors permis : tous douchés. Un an plus tard, rien n’a vraiment changé, les combats perdurent et les perspectives de paix se retirent. Mais, depuis février 2022, la guerre a profondément changé de nature. L’usage des drones se fait désormais à un niveau industriel, qui transforme la tactique et la stratégie. Cela engendre des répercussions sur l’industrie et la formation des soldats. L’armée ukrainienne est aujourd'hui la mieux entraînée et la mieux formée d’Europe. En quatre ans, les forces ukrainiennes sont passées du statut d’armée apprenante de l’Europe à celui d’enseignante. Des changements et des transformations majeures qui ne sont pas visibles par le grand public, mais qui sont considérables pour les années à venir.
Dans son angélus du 19 juillet, à Castel Gandolfo, où il reçut Volodymyr Zelensky il y a un an, Léon XIV a appelé à ne pas oublier ceux qui souffrent et meurent à cause des conflits. En Ukraine bien sûr, mais dans beaucoup d’autres lieux du monde aussi. L’oubli et le désintérêt sont des adversaires redoutables, car ils empêchent les résolutions justes et l’établissement de la paix. C’est ce qui menace l’Ukraine et la plupart des conflits dans le monde.





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