Chasteté, masculinité, "secret de la confession"… les critiques du clergé masculin et célibataire sont philosophiquement (et pas seulement théologiquement) un peu courtes, constate l’essayiste Jean Duchesne.
Dans la riche gamme des incompréhensions que rencontre l’Église, le sacerdoce réservé à des hommes occupe une place de choix, d’autant plus qu’il est lié à l’obligation d’une chasteté désormais réputée impossible. À quoi se rattache le "secret de la confession", soupçonné d’accorder abusivement l’impunité à des criminels. Il est cependant remarquable que ces trois remises en cause sont rarement présentées en même temps. Il y a là matière à réflexion.
Des absolus de circonstance
Les arguments utilisés se fondent sur des principes déclarés autosuffisants et absolus, mais ils ne constituent pas vraiment une vision cohérente de ce que pourrait ou devrait être le prêtre catholique. Quand on s’offusque du refus d’ordonner des femmes, on invoque l’égalité entre les genres, désormais reconnue dans la culture et même garantie par la législation. Quand le célibat est déclaré irréaliste, c’est en vertu de la thèse que les pulsions sexuelles sont irrépressibles. Et quand on s’indigne de la discrétion du prêtre qui absout, on en fait une affaire de justice pénale.
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Dans le premier cas, il est jugé insupportable que l’Église ne se conforme pas aux normes en vigueur dans la société profane. Dans le deuxième, on déclare évidente une théorie clinique qui est sans doute plus datée et localisée qu’on ne le prétend. Et dans le troisième, la caste cléricale est accusée de revendiquer un indécent privilège de complicité passive avec le mal. On ajoute (charitablement ?) que, si l’Église veut survivre, elle a intérêt à ne plus se singulariser, et donc à confier du pouvoir à des femmes, ou bien à autoriser ses prêtres à se marier, ou encore à exiger qu’ils dénoncent aux autorités judiciaires tout délit dont ils reçoivent l’aveu.
Le droit face à la liberté de conscience
On peut d’emblée relever là un défi au bon sens élémentaire : pour que l’institution garde ses adeptes et en regagne, il faudrait qu’elle renonce à certaines des caractéristiques qui lui sont propres et la distinguent des autres. Autrement dit, pour garder sa place, elle devrait se rendre pratiquement invisible ! Ce conseil est d’autant moins à prendre au sérieux que, dans les pays "riches" d’Europe du Nord, les dénominations chrétiennes qui ont un clergé marié, des femmes prêtres, voire évêques, et pas de sacrement du pardon, ne s’en portent pas mieux : elles ne gênent plus personne et continuent à perdre toujours plus de fidèles.
Les détracteurs d’un clergé exclusivement masculin font valoir que la discipline catholique repose sur des justifications d’ordre théologique, étrangères à la rationalité commune et même universelle, donc non opposables à celle-ci. Ils admettent néanmoins que c’est là une opinion que le respect de la liberté de conscience empêche d’interdire, mais ils soulignent que l’égalité entre les genres est inscrite dans des lois qui ont "vocation à s’appliquer à tous les espaces sociaux, y compris ceux qui se revendiquent d’une autonomie religieuse".
Dans le monde comme dans l’Église, les gouvernants sont (ou devraient être) des ministres, au sens originel de servants ou valets (ministri en latin, diakonoï en grec).
L’égalité ne signifie pas l’indifférenciation
Cet argument n’est cependant guère recevable, sans qu’il soit besoin de se référer à une tradition fondée sur une révélation divine. L’égalité entre l’homme et la femme est d’ailleurs affirmée dans la Bible (Gn 2, 21-23) et, en rigueur de terme, elle n’implique aucunement qu’il n’y a entre eux aucune différence ni qu’ils sont interchangeables dans tous les domaines. Bien sûr, dans quantité de rôles et d’emplois, le sexe est un élément marginal. Mais des disparités têtues demeurent. Pour s’en tenir au droit et prendre un exemple simple, les congés pour naissance (en Europe) sont nettement plus courts pour les pères ; et là où ils sont égaux (Suède, Espagne) ou librement partageables entre les parents (Allemagne), les mères en profitent très largement plus : la réalité résiste à l’indiscrimination prescrite par les préjugés des législateurs.
Il en va de même quand le sacerdoce est vu comme prérogative qui, en tant que telle, n’est pas sexuée. Le problème est alors que le pouvoir n’est plus qu’une domination découlant d’une autorité et d’une responsabilité liées à la fonction plutôt qu’à la personne. Mais le christianisme n’est pas seul à reconnaître que tout pouvoir au sein d’un groupe est d’abord un service des autres, et non une supériorité qui impose son bon plaisir. On peut donc se passer de théologie pour soutenir que le prêtre ne doit pas plus que n’importe quel "décideur" être réduit à un détenteur de pouvoirs. Dans le monde comme dans l’Église, les gouvernants sont (ou devraient être) des ministres, au sens originel de servants ou valets (ministri en latin, diakonoï en grec).
Un métier parmi d’autres ?
Le recours au droit pour dissoudre le clergé dans la société civile comporte une assimilation du sacerdoce à une profession. Aujourd’hui où l’on peut en France — mais c’est loin d’être le cas en dehors de l’Occident — être jusqu’à "sapeuse-pompière" (depuis 1976) ou "sous-marinière" (depuis 2014), l’absence de prêtresses paraît une anomalie. Reste à savoir si le sacerdoce n’est qu’un métier. La laïcité ne connaît que des "ministres du culte", sans vouloir rien savoir de ce qu’ils font ni des motivations et buts que peuvent avoir leurs activités sans intérêt reconnu.
Dans ces conditions, la concession aux confesseurs du "secret professionnel" est une approximation boiteuse, ne serait-ce que parce que, contrairement à celui auquel sont astreints soignants et avocats, il ne prévoit aucune exception enclenchant, au moyen d’un signalement, une action correctrice, répressive ou préventive. Mais il semble que celles et ceux qui se scandalisent que le sacrement soit ainsi détourné n’y ont jamais eu recours (ou pas depuis fort longtemps), et n’ont pas mis le nez dans le Catéchisme de l’Église catholique (CEC).
Un calcul de gribouille
Le prêtre n’est en effet tenu au secret que pour ce qu’il apprend dans le cadre explicite d’une demande du pardon de Dieu, et non par témoignage ou à l’occasion de confidences informelles. Et puis compter sur la miséricorde divine pour échapper à la justice humaine est un calcul de gribouille : l’absolution sera refusée ou rendue vaine en l’absence de contrition, et si le pénitent ne s’engage pas à réparer "autant qu’il est possible" le mal qu’il a fait — ce qui peut impliquer qu’il se dénonce lui-même. La raison en est (CEC, n° 1459) que le sacrement "enlève le péché, mais ne remédie pas à tous les désordres qu’il a causés" — et que la foi n’autorise nullement à occulter. La confession comme disculpation à bon marché s’avère donc un fantasme d’ignorant.
On voit que la discipline de l’Église ne sombre pas du tout dans l’arbitraire. Ce sont plutôt les contestations qu’elle essuie qui manquent de rigueur. Si l’on continue de conformer les mœurs du clergé aux normes ambiantes, qu’est-ce qui s’opposera à des pratiques désormais banalisées comme le divorce après le mariage ou l’union avec une personne de même sexe ? L’éthique contemporaine protège encore les mineurs et quiconque se déclare victime. Mais ces garde-fous reposent sur des conventions empiriques sans fondement anthropologique conscient.
Le travail qui reste à faire
Dans ce contexte, la tâche des chrétiens est sans doute (d’abord) de dialoguer avec la pensée qui les sermonne, en la critiquant à leur tour et en montrant que la foi, loin d’exiger de la raison qu’elle abdique, entend honorer tous ses droits. Ces échanges doivent (ensuite) permettre de recentrer les problématiques : si les demandes du moment ne suffisent pas à définir le sacerdoce ministériel, qu’est-ce qui en constitue l’essentiel immuable et fécond ? Ce qui (enfin) incite à poursuivre l’exploration de l’"inépuisable richesse" (Ep 3, 8) de la Révélation, et (entre autres) du mystère de la place qu’occupe, au cœur du dessein divin et de l’Histoire du Salut, la dualité des sexes dans l’égalité et la différence. Il y a du pain sur la planche en philosophie et en théologie — et pas seulement pour les professionnels ni uniquement pour les croyants.












