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“Viens, mon élue” : un récit de l’Assomption de Marie

9 min de lecture
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Crédit : Domaine public

"La Vierge dit adieu à saint Jean", Duccio di Buoninsegna, Maesta, Sienne, Museo dellopera del Duomo.

Quels furent les derniers moments de la vie terrestre de la Vierge Marie et son Assomption au ciel ? Certains peintres et chroniqueurs comme Jacques de Voragine se sont inspirés de récits poétiques et mystiques qui aident à pénétrer le mystère. Dès le IVe siècle, les chrétiens croyaient dans l’incorruptibilité du corps de la mère du Christ.

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Assumere, prendre avec soi, tel est l’acte par lequel Notre Seigneur appelle à Lui sa Mère afin de la couronner et de partager sa gloire. Dès que l’Église put réfléchir dans la paix, délivrée des persécutions incessantes, elle médita sur la destinée unique de la Très Sainte Vierge, à commencer par saint Ephrem (306-373) pour lequel le corps de Marie n’avait pas connu la corruption. Puis vint le temps des récits inspirés à certains Pères et Docteurs de cette époque soucieuse de comprendre, dans le moindre détail, la portée spirituelle de chacun des mystères de la foi. 

La Vierge en majesté

Tel est, par exemple, l’ouvrage de saint Méliton de Sardes — ou du Pseudo-Méliton — au IIe siècle ou un peu plus tard, intitulé Transitus Mariæ, admirable description poétique et mystique des différentes étapes de la mort de la Vierge. Les croyants regardaient cet "inexplicable mystère" (Sacramentaire Gallican) comme un privilège insigne qui annonçait la réalisation de la promesse de la résurrection des corps par le Maître. Les peintres byzantins et italiens ne manquèrent pas de lire ces textes mariaux. Le XIIIe siècle vit fleurir La Légende dorée de Jacques de Voragine, compilation d’écrits plus anciens. 

Cet ouvrage guida maints artistes, dont l’admirable Duccio di Buoninsegna, au début du XIVe siècle, à Sienne, qui composa La Maestà, polyptyque pour le maître-autel de la cathédrale, présentation exhaustive de la vie du Christ et de sa Mère. La Vierge en majesté y tient la place centrale, aboutissement d’une vie élue et tout entière donnée à Dieu en accomplissant sa volonté. La liturgie byzantine chante ainsi la Vierge bienheureuse : "Dieu, le Roi de l’univers, t’a accordé des dons qui dépassent la nature, car, de même qu’il te garda vierge dans l’enfantement, de même il préserva ton corps de la corruption dans le tombeau et le glorifia par une divine translation", comme le cite Pie XII dans la constitution apostolique Munificentissimus Deus proclamant le dogme de l’Assomption de Marie le 1er novembre 1950. 

Les ultimes étapes de la vie terrestre de Marie

Duccio a peut-être eu connaissance des Homélies sur la Dormition de saint Germain de Constantinople dans lesquelles ce dernier met les paroles suivantes dans la bouche de Jésus qui s’apprête à élever sa Mère vers le ciel : "Il faut que là où je suis, vous y soyez aussi, Mère inséparable de votre Fils" (Homélie III). Le Pseudo-Jean, au Ve siècle, et le Pseudo-Jacques, au VIe siècle, ont laissé aussi un récit apocryphe des derniers jours de la Sainte Vierge, fruit de leur dévotion. Duccio représente ces ultimes étapes de la vie terrestre de Marie : Annonce de la mort de Marie par l’archange Gabriel, Adieu de Marie à saint Jean, Adieu de Marie aux Apôtres, Dormition, Funérailles de Marie, Sépulture de Marie

La scène de la visite de l’Archange est particulièrement émouvante. Gabriel tend une palme à la Vierge, symbole du martyre de son Fils à laquelle Elle est associée. Jacques de Voragine décrit cet instant de cette façon : 

Un jour enfin, comme le désir de revoir son fils agitait très vivement la Vierge et la faisait pleurer très abondamment, voici qu’un ange entouré de lumière se présenta devant elle, la salua respectueusement comme la mère de son maître, et lui dit : “Je vous salue, Bienheureuse Marie ! Et je vous apporte ici une branche de palmier du paradis, que vous ferez porter devant votre cercueil, dans trois jours, car votre fils vous attend près de lui !”

Et Marie : “Si j’ai trouvé grâce devant tes yeux, daigne me dire ton nom ! Mais, surtout, je te demande avec instance que mes fils et frères, les apôtres, se rassemblent autour de moi, afin que je puisse les voir de mes yeux avant de mourir, et rendre mon âme à Dieu en leur présence, et être ensevelie par eux ! Et je te demande encore ceci : que mon âme, en sortant de mon corps, ne rencontre aucun méchant esprit, et échappe au pouvoir de Satan !” 

Et l’ange : “Pourquoi désirez-vous savoir mon nom, qui est grand et admirable ? Mais sachez qu’aujourd’hui même tous les apôtres se réuniront ici, et que c’est en leur présence que s’exhalera votre âme ! Car celui qui, jadis, a transporté le prophète de Judée à Babylone, celui-là n’a besoin que d’un moment pour amener ici tous les apôtres. Et quant au malin esprit, qu’avez-vous à le craindre, vous qui lui avez broyé la tête sous votre pied, et l’avez dépouillé de son pouvoir ?” Cela dit, l’ange remonta au ciel ; et la palme qu’il avait apportée brillait d’une clarté extrême. C’était un rameau vert, mais avec des feuilles aussi lumineuses que l’étoile du matin. » 

Les retrouvailles de Marie avec les apôtres

Et le Fils répond au vœu de Marie qui souhaite, avant de mourir, revoir l’Apôtre bien-aimé et tous les Apôtres, pourtant alors dispersés dans tout l’Empire qu’ils évangélisent : "Mon Seigneur Jésus Christ, toi qui as daigné dans ta grande bonté être enfanté par moi, écoute ma voix et envoie-moi ton apôtre Jean, pour que sa vue me procure les prémices de la joie. Envoie-moi aussi tes autres apôtres, soit ceux qui sont déjà arrivés près de toi, soit ceux qui sont encore dans ce siècle, quel que soit l’endroit où ils se trouvent par ton saint commandement, afin que je puisse, en les voyant, bénir ton nom célébré par de nombreux hymnes. J’ai confiance, parce qu’en toute chose tu écoutes ta servante", comme le rapporte le récit du Pseudo-Jean. 

Il n’est pas interdit à chacun d’imaginer ce que furent ces retrouvailles entre les apôtres et leur Mère à tous, et à Jean en particulier. Saint Grégoire de Tours (538-594) en donne un aperçu, inspiré par tous les auteurs mariaux qui l’ont précédé :

Apprenant qu’elle allait être enlevée au monde, ils [les Apôtres] veillaient avec elle, et voici que le Seigneur survint escorté de ses anges, et recevant l’âme de Marie, il la remit à l’archange Michel, et se retira. Au point du jour, les Apôtres levèrent le corps avec la couche, le placèrent dans le tombeau et le gardèrent, attendant l’arrivée du Seigneur. Tout à coup, Jésus leur apparut de nouveau, et, enlevant ce corps sacré sur un nuage, il le fit transporter ainsi dans le paradis, où maintenant, ayant repris son âme, Marie savoure avec les élus de Dieu les biens de l’éternité qu’aucune fin ne saurait atteindre (Livre des miracles). 

Plus mère que reine

Et Jacques de Voragine est encore plus prolixe, regroupant toutes les sources dont il dispose : "Jésus dit : “Viens mon élue, afin que je te place sur mon trône, car je désire t’avoir près de moi !” Et Marie : “Seigneur, je suis prête !”" D’abord l’âme, puis le corps, car la Très Sainte Vierge se plia à la mort commune, épousa le sort humain pour la mort autant qu’Elle avait toujours agi comme le reste des hommes pour toutes les lois qui régissent l’existence. L’exception dont Elle est l’objet est que cette mort, cette Dormition, réunit sans attendre l’immortalité de son âme et l’incorruptibilité de son corps et qu’Elle règne ainsi dans les cieux. Ce règne est le triomphe de sa maternité pour tous les hommes. 

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, méditant sur les prérogatives de la sainte Vierge, remarque avec sagesse : 

On sait bien que la Sainte Vierge est la Reine du ciel et de la terre, mais elle est plus mère que reine, et il ne faudrait pas faire croire (comme je l’ai souvent entendu dire) qu’à cause de ses prérogatives elle éclipse la gloire de tous les saints, comme le soleil, à son lever, fait disparaître les étoiles. Mon Dieu, que cela est étrange ! Une mère qui fait disparaître la gloire de ses enfants ! Moi je pense tout le contraire, je crois qu’elle augmentera de beaucoup la splendeur des élus (Novissima Verba). 

« Je m’appelle Marie »

L’Assomption, bien loin de détacher la Très Sainte Vierge de notre humaine destinée, lui ouvre une voie d’espérance et lui apporte son lot de consolations. Elle permet au pécheur que fut Verlaine, et à tous les pécheurs que nous sommes, de s’écrier avec élan :

Aujourd'hui c'est ma fête et j'ai droit à des fleurs
(Sous mon autre prénom je n'ai droit qu'à mes pleurs).
Car sachez-le bien tous, je m'appelle Marie,
Et sous le nom puissant d'une mère chérie
Je me sens protégé du mal et du péché
Qui m'avaient investi grâce au bien négligé.
Je me sais à l'abri d'un monde que j'abhorre
Et dont je ne saurais me séparer encore ;
Je me crois défendu contre tout choc et heurt
Par ce nom qui s'en vient prier lorsque l'on meurt.
En ce jour merveilleux de triomphe et de gloire.
Il me semble que j'ai ma part de la victoire (Poèmes divers, Assomption). 

Puissions-nous entendre l’invitation du Christ à tous ceux qui sont prêts à L’aimer et à Le servir : "Viens, mon élu."