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L’urgence de réhabiliter l’honneur

8 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Michel Cool.

La banalisation du déshonneur est le signe d’une société qui perd ses repères, dénonce l’écrivain Michel Cool. On ne rougit plus de ce qui devrait faire rougir, on ne s’indigne plus de ce qui devrait révolter.

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Quand une responsable politique, condamnée par la justice pour le détournement d’une somme d'argent public que beaucoup de Français ne gagneront jamais en une vie entière de labeur, décide quand même de briguer le suffrage universel, on mesure à quel point la trumpisation de notre vie politique s’est accélérée. Que cette personne ait un sens personnel de l’honneur c'est, au fond, son problème. Mais que sa décision puisse contribuer à dégrader la fonction présidentielle et, peut-être, à abîmer la République, voilà qui devrait interpeller un pays qui se veut encore celui de Montaigne, de Pascal et de Ricœur. Quelques voix dans le désert tentent bien de sauver les meubles de la politique, au sens noble du terme ; mais que de silences éloquents, que de tergiversations coupables de la part d’une partie non-négligeable des soi-disant élites de ce pays !

La banalisation du déshonneur

Ce n’est pas seulement une personne qui est en cause ici, c’est toute une mentalité. Celle où l’on confond l’audace et l’impudence, où l’on légitime toute rébellion contre les institutions, où l’on croit que crier plus fort que les autres suffit à avoir raison. Nous sommes face au symptôme d’un mal plus collectif : celui d’une société qui perd ses repères, où l’on ne rougit plus de ce qui devrait faire rougir, où l’on ne s’indigne plus de ce qui devrait révolter. La trumpisation de la politique, importée des États-Unis, a trouvé en France un terreau fertilisé par une certaine complaisance médiatique : on ne se contente plus de contourner les règles, on les piétine. Et le pire, c’est que cela paie. D'après des sondages  — à toujours prendre avec des pincettes !  —, un tiers de l’électorat serait prêt à voter pour quelqu’un dont la probité a été pénalisée par la justice. Faut-il y voir le signe d’un désenchantement démocratique, ou celui d’une décadence morale plus inquiétante encore ?

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Autre exemple de cette banalisation du déshonneur : la municipalité de Paris a décidé de rebaptiser la place Maurice-Barrès en lui substituant le nom de Lucie Dreyfus, épouse du célèbre capitaine. Le 13 juillet dernier, un hommage national lui a été rendu, à la date anniversaire de sa réhabilitation par la justice française. Victime d’un antisémitisme virulent — dont les statistiques actuelles montrent qu’il régresse trop lentement dans notre pays —, Alfred Dreyfus a marqué l’histoire par l’injustice dont il a été l’objet. Associer son épouse à cet hommage était une belle initiative, une façon de rappeler que derrière chaque grand homme se cache souvent une femme de l’ombre, qui partage ses combats et ses souffrances. Mais pourquoi, pour rendre justice à Lucie Dreyfus, faut-il déshonorer Maurice Barrès, l’un des écrivains les plus inspirants du XXe siècle ?

[...] L’histoire, justement, ne se réécrit pas. Elle s’assume, avec ses ombres et ses lumières, ses héros et leurs ambiguïtés.

Gommer les noms gênants

Barrès, l’auteur de La Colline inspirée, ce chef-d’œuvre littéraire où il célèbre la terre de Lorraine et l’âme française ; Barrès, ce styliste incomparable, ce maître de la prose, a marqué des générations d’écrivains et d’intellectuels. Léon Blum, Charles de Gaulle, Louis Aragon, entre autres, qui ne partageaient pourtant pas ses idées politiques, teintées de nationalisme intransigeant et d’antijudaïsme assumé, ont tous reconnu son génie d'homme de lettres. Alors, pourquoi le punir en effaçant son nom d’une place parisienne ? Pourquoi réparer une injustice en en commettant une autre ? Faut-il imputer cette dégradation littéraire à une carence culturelle, à un manque de justesse, ou simplement aux deux à la fois ?

On dirait qu'il est désormais à la mode de gommer les noms gênants, de réécrire l’histoire à coups de décrets. Mais l’histoire, justement, ne se réécrit pas. Elle s’assume, avec ses ombres et ses lumières, ses héros et leurs ambiguïtés. Barrès était un illustre écrivain, mais il était aussi un homme de son temps, porteur de préjugés condamnables aujourd’hui. Doit-on pour autant le rayer de notre mémoire collective ? Doit-on faire comme si La Colline inspirée n’avait jamais existé, comme si des générations de Français n’avaient pas été marqués par sa lecture ? Ce dégagisme n'est ni juste ni honorable.

Le pacifisme illusoire

Un troisième indice de cette dérive du déshonneur nous vient des réactions suscitées par le discours du président Emmanuel Macron aux Armées, le 13 juillet dernier. En évoquant "le prix du sang" et "la force d’âme" que pourrait solliciter une entrée en guerre de la France, le chef de l’État a provoqué un tollé dans certains secteurs pacifistes de l’opinion. Les relais de la propagande russe, bien sûr, mais aussi toute une gentry intellectuelle gauchisante se sont scandalisés à l’idée qu’on puisse un jour mettre sa vie en jeu pour sauver sa patrie en danger. Le défilé du 14 juillet, où des soldats européens et ukrainiens ont défilé pour la première fois sur les Champs-Élysées, leur a donné l'occasion d'en rajouter une louche : ils l'ont interprété comme une "hallucinante" démonstration de force belliciste.

La paix, n’est pas l’absence de guerre.

À entendre leurs cris d'orfraie, seuls les empires — la Russie, la Chine et les États-Unis — seraient légitimes à parader et à exhiber leurs muscles agressifs. Nous autres, Européens, devrions docilement nous désarmer, et nous offrir en pâture au moins méchant de ces puissants qui lorgnent sur notre assujettissement. On troquerait notre souveraineté contre une tranquillité illusoire, celle d’un immense Center Parc sécurisé par des drones convoyés de Moscou, Pékin ou Washington. Quelle hypocrisie que celle consistant à accuser la France pour ses dépenses militaires, tout en fermant les yeux sur celles, bien plus considérables, des grands empires ! Comme si nous devions être les seuls à désarmer, les seuls à renoncer à notre souveraineté. Comme si notre sécurité devait dépendre de la bonne volonté des autres, plutôt que de notre propre capacité d'autodéfense. La réalité est que dans un monde de plus en plus dangereux, où les tensions s'intensifient et où les appétits impériaux s'aiguisent, la faiblesse et le désarmement sont des illusions mortelles. La paix, n’est pas l’absence de guerre. La paix est la capacité à la prévenir, et, si nécessaire, à l'imposer.

L’honneur, c’est une promesse de vie

Mais voilà un paradoxe de notre époque : alors que le déshonneur semble se banaliser, les salles de cinéma sont pleines pour La Bataille de Gaulle. Or, ce film en deux parties exalte, lui, l’honneur, le courage et le patriotisme. Et il y a en particulier une scène qui frappe les esprits : celle où le général Leclerc, grand catholique et grand patriote, harangue les soldats déguenillés de la France Libre, voyant foncer sur eux les chars ennemis. Il exhorte ses hommes épuisés, mais déterminés, au dépassement et au courage. "Je suis faible et je tiens tête": ces mots attribués à De Gaulle dans le film ont des accents pauliniens; ils pourraient servir de méditation sur ce qu’est la sainteté quand on doit faire face, physiquement, charnellement, spirituellement, à un déferlement des divisions du diable.

Cette citation donne aussi une haute définition de l’honneur : elle indique la conduite à suivre, dans les périls et les pièges, pour ne pas parjurer la promesse que nous avons reçue en venant au monde : tenir debout, quoi qu’il en coûte, au propre comme au figuré, car c’est la seule droiture qui vaille en cette vie pour rester humain. Le déshonneur, c’est une victoire de la mort. L’honneur, c’est une promesse de vie. Les âmes fières ont toujours quelque chose d'incorruptible comme un cœur d’enfant. Le titre de cette tribune "L’urgence de réhabiliter l’honneur" sonne comme une provocation. Mais il pourrait bien, hélas, être le symptôme d’un mal plus insidieux. Celui d’une société perdant la notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du noble et du vil. Celui d’une époque confondant la modernité avec la décadence, la tolérance avec l’indifférence, la liberté avec le tout à l'ego. Alors, qu'attend-on pour réhabiliter l’honneur ? Car une société sans honneur est une société sans force ni âme.