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Coupe du monde 2026 : derrière le spectacle, le laboratoire de la surveillance

5 min de lecture
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Crédit : Takuya Matsumoto / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP

Demi-finale de l'Angleterre face à l'Argentine, au stade d'Atlanta, 15 juillet 2026.

La Coupe du monde 2026 nous offre une occasion unique de voir, en accéléré, comment la technologie peut être détournée pour servir des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Ce phénomène de "function creep" décrit par l’essayiste Charlotte de Vilmorin, s’applique ainsi aux technologies de surveillance, une fois qu’elles ont trouvé une porte d’entrée dans notre quotidien. 

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La Coupe du monde de football 2026 restera dans les mémoires — au-delà de l’ampleur inédite de l'événement et de notre amère défaite française en demi-finale — pour des raisons technologiques. En effet, cette édition déployée sur trois pays hôtes a été le terrain de jeu d’une surveillance de masse normalisée, où chaque supporter, mais aussi chaque passant sont devenus, sans toujours le savoir, des sujets d’observation. Les organisateurs ont déployé un arsenal de guerre : des drones équipés de caméras à reconnaissance faciale, des chiens-robots dotés de capteurs intelligents, des systèmes de contre-drones, ainsi que des réseaux de vidéosurveillance étendus aux abords des stades, dans les transports en commun, et même dans les aéroports des villes hôtes comme Dallas, New York, ou Guadalupe au Mexique. Sous couvert de sécurité, on a assisté à une militarisation discrète de l’espace public, où la technologie, présentée comme neutre et bienveillante, a en réalité transformé chaque lieu de rassemblement en un laboratoire de contrôle social.

Le produit supporter

Dans ce dispositif, les géants de la tech ont trouvé leur place avec des stratégies marketing bien huilées. Google, par exemple, a fait de son IA Gemini l’allié officiel de l’équipe de France, mais aussi le partenaire de l’Argentine, championne en titre, transformant ainsi les supporters en cobayes consentants (ou non) d’une nouvelle ère de surveillance personnalisée, sous couvert de fun. Car les promesses sont séduisantes : scores en direct sur les écrans de verrouillage, création de mèmes, de chansons, de contenus visuels pour animer les réseaux sociaux. Les fans sont incités à télécharger une photo d’eux pour se mettre en scène en train de célébrer une victoire dans un stade ou de réaliser un arrêt décisif sur la ligne de but, vêtus des couleurs ou du maillot officiel de leur pays. Les supporters ne sont plus seulement des spectateurs, ils sont devenus des produits, des flux de données à exploiter, car cette vitrine ludique permet évidemment une collecte massive de données.

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"Mais l’IA ne se contente pas de faire grossir ses bases, elle fabrique aussi du réel. Ou plutôt, en l’occurrence, du faux."

Mais l’IA ne se contente pas de faire grossir ses bases, elle fabrique aussi du réel. Ou plutôt, en l’occurrence, du faux. Depuis le début du tournoi, les réseaux sociaux sont inondés d’images et de vidéos générées par intelligence artificielle : supportrices au physique parfait, joueurs dans des situations inexistantes, drapeaux inventés, ou encore des contenus politiques ou commerciaux déguisés en informations. Ces contenus fake circulent à une vitesse folle, dépassant parfois le million de vues avant même que les outils de modération n’aient eu le temps de réagir. Certains y voient une simple farce, une excentricité de plus dans l’univers du football, mais cette désinformation de masse n’est pas anodine : elle normalise et accentue le fait que ceux qui contrôlent les algorithmes contrôlent aussi, en partie, ce que nous croyons savoir.

Utilisations détournées

C’est dans ce contexte de surveillance technologique particulièrement accrue lors de cette Coupe du monde, que le concept de function creep prend tout son sens. Théorisé en 2021 par le juriste et chercheur néerlandais Bert-Jaap Koops, ce phénomène décrit la tendance des technologies de surveillance à s’étendre bien au-delà de leur usage initial, une fois qu’elles ont trouvé une porte d’entrée dans notre quotidien. À Seattle, un réseau de vidéosurveillance, précédemment suspendu pour des raisons de protection de la vie privée, a été réactivé et étendu pour l’occasion. Et l’histoire regorge d’exemples similaires. 

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont massivement étendu leurs dispositifs de surveillance, sous prétexte de lutte antiterroriste. Vingt ans plus tard, ces outils sont toujours en place, utilisés pour des finalités bien éloignées de leur objectif initial : contrôle des manifestations, traque des migrants, surveillance des quartiers sensibles. En Chine, les caméras à reconnaissance faciale, d’abord testées dans certaines villes, sont aujourd’hui omniprésentes, servant à la fois à la sécurité publique et à la répression politique. En Europe, les dispositifs de vidéosurveillance intelligente, déployés pour des événements ponctuels, finissent par s’imposer durablement, sous prétexte de lutte contre la criminalité ou de gestion des flux urbains. À chaque fois, le schéma est le même : une crise, une urgence, une exception, puis une normalisation.

Des intérêts qui ne sont pas les nôtres

Nous devons questionner cette logique. La Coupe du monde 2026 nous offre une occasion unique de voir, en accéléré, comment la technologie peut être détournée pour servir des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Mais ces choix ne devraient pas être une fatalité. Derrière chaque caméra, chaque algorithme, il y a des décisions humaines, des rapports de force, des priorités à redéfinir. L’IA et la surveillance vont très vraisemblablement continuer à s’imposer — elles le font déjà — mais soyons d’autant plus vigilants. Demandons-nous individuellement et surtout collectivement à quelles conditions nous acceptons de vivre avec elles. Et commençons par refuser catégoriquement de les laisser redéfinir sans débat les contours de notre liberté, et ce d’autant plus que le retour en arrière sera vraisemblablement difficile…